Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 12:19

Famille décomposée…


Par Bénédicte Soula

Les Trois Coups.com


Cette saison, le Grenier de Toulouse reprend sans trembler « Un air de famille » de Bacri et Jaoui, imposé au cinéma par Cédric Klapisch. La mise en scène est de Pierre Matras. Attention, vous allez rire, mais d’un rire qui secoue et réveille, par moments, certaines douleurs anciennes…

un-air-de-famille-affiche On avait le film de Klapisch en tête. Bacri, Jaoui, Frot, merveilleux interprètes s’adonnant à un repas de famille dans la misère esthétique d’un bar P.M.U. L’histoire : trois frangins-frangines (le raté, l’immature et le fils préféré), une mère impitoyable et une bru servile, se retrouvent pour le repas du vendredi. Des Suze à l’apéro et des retrouvailles hebdomadaires qui tournent au vinaigre, Un air de famille est un classique de la satire sociale et familiale que l’on trouvait un peu culotté de reprendre ainsi impunément. Et pour en faire quoi, au juste ? La question était légitime.

Et puis, sur la scène de L’Escale, le rideau s’est levé. Ou plus exactement ne s’est pas levé puisque le décor néoréaliste du Père tranquille (imaginé par l’excellent designer Joël Pacheco) était déjà installé à l’arrivée du public, bondé de pseudo-consommateurs au bar et aux tables… Puis le lieu s’est vidé. La pièce a commencé. Et immédiatement, comme s’il n’y avait jamais eu de film plusieurs fois récompensé (3 césars en 1997), la sauce a pris, nous interrogeant sur la force de cette troupe qu’aucun pari doux-dingue ne semble pouvoir inquiéter…

Sa force ? C’est d’abord le talent manifeste et individuel de ses comédiens. D’un Laurent Collombert, par exemple, attendu dans le rôle de Henri, ce patron de bar raté aux yeux de tous, ne tenant ni son employé ni sa femme. Évidemment, il nous livre l’inévitable partition imposée à l’origine par Jean‑Pierre Bacri, avec ses accès de bile noire et ses moments de colère blanche, mais – et c’est toute le talent de Laurent Collombert – percée de risées de tendresse et de moments plus silencieux et profonds, venus d’un autre théâtre. Un théâtre de l’intime qui n’appartient qu’à lui.

Un casting sans faille

Aucune erreur non plus dans le reste du casting : Muriel Darras est une Yolande plus Yolande que l’originale. Chacune de ses répliques fait mouche. Chacun de ses gestes suspend le temps de la représentation, et dire qu’elle est désopilante est encore bien en deçà de ce qu’il faudrait dire. Laurence Roy ? L’Amazone du Grenier trouve en Betty un blouson de cuir à sa côte, égérie castagneuse d’un féminisme orgueilleux et combatif. Pierre Matras est un Denis-le-barman très différent de celui de Jean‑Pierre Darroussin : davantage dans la séduction, plus malin, plus philosophe aussi, sorte de valet de Molière des temps modernes, à la fois dans et hors de l’intrigue. Micheline Sarto : une mère épouvantable mais une actrice hors pair. Stéphane Battle ? Un Philippe complexe dans le ridicule. Cynique, clownesque dans l’odieux, d’un machisme confondant et d’un arrivisme pathétique. Ça marche du diable.

Mais au-delà de ces individualités admirables, c’est l’esprit de troupe qu’on retient surtout, véritable potion magique qui rend le Grenier de Toulouse si confiant sur scène et donc si redoutablement juste. Entre eux, rien n’est feint. Et quels que soient les échanges combinatoires dans le jeu, les preuves d’amitié, de complicité et de confiance explosent à chaque scène d’un texte pourtant féroce.

Tout cela fait un Grenier qui ose. Se fait assez confiance pour remouler un modèle du genre satirique à sa sauce. Une sauce piquante qui fait monter le rire à coup sûr – sans affadir la pièce –, mordant par son texte et le sens d’observation de ses auteurs. Et même au contraire : lorsque, entre deux salves de rires, surgissent ces instants graves aux silences pesants, le public désarmé reçoit in petto l’estocade : la plainte non retenue de l’humanité faillible et tragique dans ses relations intimes.

Au théâtre bien joué, du rire à la douleur il n’y a qu’un pas. Et c’est du théâtre admirablement joué, mais aussi finement mis en scène, que propose cet Air de famille monté par le Grenier de Toulouse. Que dire ? Courrez-y, on sent comme un air de succès… 

Bénédicte Soula


Un air de famille, d’Agnès Jaoui et Jean‑Pierre Bacri

Cie Le Grenier de Toulouse • 35, rue Bertrand‑Panouse • 31170 Tournefeuille

05 31 22 10 15

Site : www.grenierdetoulouse.fr

Courriel : contact@grenierdetoulouse.fr

Mise en scène : Pierre Matras

Avec : Stéphane Battle, Laurent Collombert, Muriel Darras, Pierre Matras, Laurence Roy, Micheline Sarto

Décor : Christian Toullec et Joël Pacheco

Réalisation : La Fiancée du pirate

Impression : Enseignes Hodé

Lumière : Christian Toullec et Alessandro Pagli

Son : Georges Dyson

Production Grenier de Toulouse

Coproduction ville de Tournefeuille

L’Escale • place Roger-Panouse • 31170 Tournefeuille

Réservations : 05 62 13 60 30

Du 4 au 19 avril 2014, à 20 h 30 du mercredi au samedi,
sauf à 16 heures le dimanche

Durée : 1 h 30 sans entracte

18 € | 15 € | 8 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher