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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 19:39

Donnellan pointe

notre animalité cachée


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Declan Donnellan s’empare du mythe d’« Ubu roi », pièce d’Alfred Jarry, gamin précoce de l’avant-garde. Plus d’un siècle après sa création, le grand metteur en scène anglais réactive cette farce dérangeante à souhait, où le sexe, la pourriture et le mensonge mènent la danse. Merdre alors !

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« Ubu roi », avec Camille Cayol et Christophe Grégoire

© Johan Persson

Caricature des puissants, la pièce raconte l’accession au pouvoir du Père Ubu poussé par sa femme au meurtre de Venceslas. Pour dénoncer la corruption et la bêtise humaine, Alfred Jarry n’hésite pas à dépasser les bornes de la bienséance. Vicieux, puérils, grossiers, Ubu et Mère Ubu se comportent comme des « sales gosses » prêts à tout pour accéder au trône et profiter de ses privilèges. La violence et le meurtre ne sont qu’un jeu pour eux, et ils s’amusent comme des petits fous à faire couler le sang.

Pourtant, le spectacle commence par un long préambule bien loin de la Pologne et des guerres de clans. Dans un décor actuel, un couple B.C.B.G. termine de dresser la table, car ils attendent des convives. Mais y aurait-il un changement de programme au théâtre de Sceaux ? Que nenni ! Il s’agit bien d’Ubu roi… Donc, dans cet appartement feutré, le fiston, un adolescent du genre « tête à claques » ne lâche pas sa caméra, filme en direct, s’attarde sur les détails qui font tache : la viande crue, écœurante, les draps froissés du lit avec un poil qui traîne, des traces douteuses dans les toilettes… Voyant ses parents minauder, il les imagine soudain soumis à des pulsions et devient le maître du jeu.

On comprend alors rapidement où veut en venir Declan Donnellan : pointer notre animalité cachée, celle que nous tentons bien de dominer depuis toujours et qui ressurgit à la moindre occasion. Problématique universelle que la transposition de la pièce dans notre quotidien réactive fort à propos.

Contrastes

En effet, la mise en scène effectue d’incessants allers-retours entre la société bien lisse d’aujourd’hui, dans laquelle se déroule ce repas très « smart », et celle des temps anciens, où des barbares s’entre-tuent. Le décor beige immaculé se transforme alors en champ de foire où le feu d’artifice verbal de Jarry prend tout son sens. Entre les amuse-gueules et l’entrée, le couple machiavélique s’accapare la couronne. Vite fait, bien fait. Ensuite, vient le temps des réformes : les trois ordres défilent, mais militaires, magistrats et financiers sont aussitôt enfermés dans la cuisine, où, passés à la Moulinette, les personnages ressurgissent par l’autre porte, de nouveau prêts à en découdre. Avant le gigot – et donc la bataille sanglante –, le ketchup gicle. Entre la poire et le fromage, les traîtres font tourner l’affaire au vinaigre. Enfin, au dessert, c’est l’apothéose.

Au gré des changements de lumière et des univers sonores, les comédiens caméléons basculent donc d’un monde à l’autre avec une facilité déconcertante. Du salon tout droit sorti d’Habitat, on plonge dans un univers surréaliste proche de l’absurdité des Monty Python. Mais dans quelle dimension sommes-nous donc ici ?

Cauchemar ou fantasme, c’est comme si cet adolescent en crise exorcisait ses propres démons en imaginant ses parents transformés en monstres, de grands enfants qui auraient tout oublié du monde civilisé. Ce démiurge mène le bal – ou plutôt le théâtre des opérations – comme ce jeune révolté qu’était Alfred Jarry, lequel a signé là, d’une plume trempée dans le vitriol, une des plus grandes pièces anarchistes.

Farce truculente

Lors de sa création en 1896, la scatologie et les blagues potaches étaient des ingrédients inhabituels au théâtre. En outre, l’auteur ambitionnait de faire exploser le cadre traditionnel. Normal que cela ait créé un scandale à l’époque : « Merdre ! ». Sitôt le premier mot lâché, la salle avait sifflé, hué, protesté. Aujourd’hui, difficile de la monter, cette pièce, avec tous ses excès et son humour bien gras, d’autant qu’elle a perdu de sa force subversive. Mais Declan Donnellan a su relever le défi, orchestrant avec maestria ce jeu de contrastes, jonglant entre noirceur et grotesque, tablant sur l’inventivité, celle de grands enfants qui jouent à « faire comme si ». Comme au théâtre.

Mais c’est loin d’être régressif. Cette pièce dans la pièce qui permet en permanence un double jeu est une idée vraiment pertinente pour éclaircir ce que nous pensons contrôler, nier ou refouler. Jarry n’a-t-il pas vécu à l’époque de l’avènement de la psychanalyse ? Du coup, le metteur en scène met le paquet pour révéler le formidable potentiel de violence qui nous pousse à la quête du pouvoir. Il joue des conventions, projette ses comédiens dans une nouvelle dimension, emmène les spectateurs dans l’envers du décor, recycle brosse à chiottes et robot mixeur en armes désopilantes, abat-jour en couronne de pacotille. Bref, fait preuve d’une hauteur de vue pour mieux révéler nos bas instincts.

Ce fameux metteur en scène anglais, régulièrement programmé en France, notamment aux Gémeaux qui coproduit ce spectacle, travaille avec des comédiens français pour la seconde fois. Ces derniers sont d’ailleurs remarquables de bout en bout, d’une précision extrême et d’un engagement total. L’exceptionnel travail physique est doublé d’une interprétation du texte au cordeau.

Ce théâtre vivant, débordant d’énergie, est revigorant en diable. Indéniablement, cet Ubu roi à la sauce Donnellan est à dévorer sans modération. 

Léna Martinelli


Voir aussi Troïlus et Cressida, critique de Cédric Enjalbert.

Voir aussi Macbeth, critique de Léna Martinelli.

Voir aussi Boris Godounov, critique de Cédric enjalbert.

Voir aussi la Tempête, critique de Cédric Enjalbert.

Voir aussi Dommage qu’elle soit une putain, critique de Florent Coudeyrat.


Ubu roi, d’Alfred Jarry

Cheek by Jowl Theatre Company • The Barbican Centre • Silk Street • London

Site : www.cheekbyjowl.com

Courriel : info@cheekbyjowl.com

Mise en scène : Declan Donnellan

Avec : Xavier Boiffier, Camille Cayol, Vincent de Bouard, Christophe Grégoire, Cécile Leterme, Sylvain Levitte

Scénographie : Nick Ormerod

Les Gémeaux • 49, avenue Georges-Clémenceau • 92330 Sceaux

– R.E.R. B : station Bourg-la-Reine

Réservations : 01 46 61 36 67

Site du théâtre : http://www.lesgemeaux.com/spectacles/ubu-roi/

Du 14 février au 3 mars 2013, du mercredi au samedi à 20 h 45, le dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 45

26 € | 9 €

Tournée :

– Du 5 au 8 mars 2013 : Comédie de Béthune, centre dramatique national

– Du 26 au 29 mars 2013 : Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine

– Du 3 au 6 avril 2013 : La Criée, théâtre national de Marseille

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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