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19 juin 2014 4 19 /06 /juin /2014 15:59

Vivantes victimes


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Inlassablement, Dominique Lurcel et sa compagnie Passeurs de mémoires poursuivent sous des formes théâtrales différentes leur travail de réflexion sur les bourreaux et les victimes de notre temps. Après celles de Primo Levi, Jean Hatzfeld, Mouloud Feraoun, voici que résonnent aujourd’hui les voix anonymes de jeunes rescapés du génocide rwandais à travers une proposition qui s’inscrit délibérément à la frontière du théâtre et s’intitule sobrement « Tutsi ! ».

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« Tutsi ! » | © Élodie Clère

Dans la grande salle de la Maison des passages, qui depuis 2006 fait exister un lieu associatif d’échanges interculturels où les pratiques artistiques ont leur place, cinq chaises restent vides au milieu de la centaine occupée par les spectateurs. Elles évoquent l’absence des personnes disparues. Quand le spectacle commence – on devrait dire la rencontre –, une jeune femme tutsi s’avance et pose au sol un petit panier tressé et coloré en forme d’urne funéraire. Quatre autres de ses partenaires, tutsi eux aussi, glissent dans l’urne un petit papier. Chacun contient quelques mots, bribes de mémoire qui vont servir de déclencheurs d’histoires intimes vécues pendant le génocide. C’est simple, direct, émouvant.

Une fois ce rituel accompli, tandis que quatre d’entre eux regagnent les chaises restées vides parmi le public, l’une des protagonistes s’empare d’un petit papier et commence son récit. La voix est légère, chaleureuse. Les mots employés sont familiers, précis. Le rythme s’accommode de ruptures interpellant le public ou intégrant des rectifications venues de ses partenaires. Ainsi s’engage une heure et trente minutes de confidences, contées comme une série de fables qui joignent avec souplesse une forme de jeu théâtral maîtrisée et les aléas de l’improvisation. S’enchaînent donc la fable des haricots rouges, celle de la bière de sorgho, celle de l’enfant fugitif, celle des origines tutsi, avec à chaque fois une prise de relais tout en douceur par ces authentiques victimes de la tragédie rwandaise.

Toutefois, qu’on ne s’y méprenne pas : le mode doux choisi pour éveiller les consciences à l’horreur du massacre des Tutsi par les Hutu rappelle très vite aux spectateurs qu’un génocide n’est pas une guerre. Il n’y a ni vainqueurs ni vaincus, mais seulement l’insoutenable vérité que souligne en exergue du programme de la rencontre une citation d’Élie Wiesel : « Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli. ».

Sur les épaules d’Armand Gatti

Dominique Lurcel, le metteur en scène, est l’ami d’Armand Gatti depuis trente-six ans et revendique son influence tutélaire pour l’élaboration de Tutsi !. Principe de base : recourir au théâtre pour s’en méfier afin de ne pas figer la parole des rescapés du génocide. Préserver les mots revenus à la mémoire de chacun pour que leur transmission garde l’empreinte sensible de leur origine. Ceux qui s’expriment ici étaient des enfants en 1994 et l’habileté du metteur en scène est d’avoir choisi de conserver la part d’innocence de tous les souvenirs resurgis. Dire avec l’étonnement de l’enfance la tragédie d’un massacre donne à ce spectacle une dimension bouleversante qui n’exclut pas le recours à la distance et à l’humour.

L’absence d’espace scénique est aussi un choix intelligent qui contribue à installer une relation fine avec les spectateurs. Tout est presque dit à l’oreille du public, sans gesticulation ni profération. L’abomination des massacres s’impose de façon reptilienne, comme un secret épouvantable confié à chacun de nous, et c’est peut-être là que la démarche de transmission théâtralisée atteint son objectif : provoquer la rencontre et le débat en usant subtilement d’une ruse toute brechtienne. Ce théâtre des limites est un beau geste d’humanité pour lequel les cinq acteurs-survivants méritent la fraternelle reconnaissance des spectateurs. 

Michel Dieuaide


Tutsi ! : récits du temps du génocide par les rescapés eux-mêmes

Une proposition d’Ibuka - Rhône-Alpes et de la compagnie Passeurs de mémoires

Mise en scène : Dominique Lurcel, accompagné par Élise Delage, psychologue et comédienne

Avec : Jeanne Allaire, Liza Mignonne Isaro, Sy Valens Kabarari, Manzy Ndagijimana, Jean‑Paul Ruta, Liliane Umwali

Avec le soutien de : la région Rhône-Alpes, du site participatif Proarti et de la Maison des passages (Lyon)

Maison des passages • 44, rue Saint-Georges • 69005 Lyon

maisondespassages@orange.fr

Infos et réservations : 04 78 42 19 04

Tarif : 12 € et 8 €

Représentations : 17 juin et 18 juin 2014 à 20 heures

Durée : 1 h 30

Tournées : calendrier disponible sur le site www.passeursdememoires.fr

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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