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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 21:22

Sublime


Par Vincent Morch

Les Trois Coups.com


La pièce d’Euripide « les Troyennes », représentée pour la première fois en 415 avant Jésus-Christ, est l’une des tragédies antiques les plus originales qui nous soit parvenue. Elle se déroule au crépuscule de l’épopée troyenne, après la victoire des Grecs, et rappelle que le terme d’une guerre ne marque jamais la fin de l’histoire : il reste des ruines fumantes et des lamentations de veuves. Laëtitia Guédon et toute son équipe artistique livrent au Théâtre 13 une brillantissime adaptation de cette pièce apocalyptique, en mettant à portée de nos inquiétudes contemporaines ce mythe immémorial.

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« Troyennes » | © Alain Richard

Le plateau est un vaste no man’s land. On n’y voit, côté jardin, qu’une palissade noire qui figure les baraquements des Troyennes captives, avec au sol, à proximité, une bâche transparente et une paire de talons hauts dorés. Côté cour, au fond, une rampe de bois noir permet d’accéder à une porte. Le seul élément de décor remarquable est un ensemble de composants métalliques suspendus au-dessus de la scène, sorte de lustre clinquant ou, peut-être, bouquet d’épées menaçant de s’abattre sur les mortels inconscients du Destin. Ce dépouillement matériel reflète-t-il le vide temporel où est censé se dérouler la pièce, cet apparent entre-deux sans substance entre cycles épiques, celui de la prise de Troie et ceux du retour à Ithaque d’Ulysse et de la chute des Atrides ? Le génie d’Euripide est d’avoir su, en effet, remplir ce suspens de l’action, ce blanc laissé par la légende, du désespoir engendré par les maux passés et de la terreur suscitée par les malheurs à venir.

Une adaptation magistrale

Avant même que débute cette action paradoxale où, le sort des armes s’étant joué, les héroïnes déchues attendent que les vainqueurs décident de quoi leur servitude sera faite, l’évènement premier est l’épiphanie d’un verbe. Kevin Keiss, qui endosse dans la pièce le rôle du coryphée, en prononce les premiers mots, en grec. Diplômé de l’École nationale de théâtre de Strasbourg, mais aussi doctorant en lettres classiques, il s’est chargé d’adapter – et avec quelle maestria ! – le texte d’Euripide. Subtilement retouché pour le rendre plus intelligible (explicitation de certaines ambiguïtés sémantiques, recherche d’équivalents contemporains d’objets anciens, dénomination moderne des lieux), il conserve tout son magnétisme surnaturel et sa puissance poétique. Les relations changeantes des dieux sont immuablement la clé des destinées humaines, les imprécations et les pleurs se déploient toujours en images sublimes, les interrogations sur la vie et la mort, par leur concision limpide, frappent au cœur à chaque fois. Les amateurs de cet immense classique ne seront pas déçus.

Des acteurs inspirés et passionnés

Ce tour de force littéraire n’aurait néanmoins pas été si brillant s’il n’avait été soutenu par une interprétation à la fois inspirée et passionnée. De ce point de vue, l’ensemble des comédiens a droit aux plus enthousiastes éloges : Blade Mc Ali M’Baye (Poséidon et Athéna), Mounya Bouiaf (Andromaque), Kevin Keiss, Adrien Michaux (Talthybios), Pierre Mignard (Ménélas), Marie Payen (Hécube), Valentine Vittoz (Hélène), Lou Wenzel (Cassandre) maîtrisent, possèdent, exaltent le texte d’Euripide de tous les pores de leur peau. Je relèverai, parmi de nombreuses scènes mémorables, le puissant prologue de Poséidon porté par le souffle inépuisable de Blade Mc Ali M’Baye ; la prophétie légère et désespérée, subtilement comique, de Lou Wenzel ; le dialogue pathétique et profond de Marie Payen et Mounya Bouiaf, débattant de savoir si, dans le malheur, il vaut mieux endurer et survivre que mourir ; la fausse ingénuité de Valentine Vittoz qui, devant un Pierre Mignard au bord de la folie, tente de démontrer qu’elle n’est pas responsable de tout le sang versé, et qu’elle ne mérite donc pas d’être punie de mort. Toutefois, la séquence qui m’a le plus profondément touché, qui m’a bouleversé jusqu’aux larmes, est celle où Hécube enterre son petit-fils Astyanax, dernier descendant masculin de la lignée royale troyenne, précipité du haut des remparts sur la suggestion d’Ulysse. Tous les parents, je crois, ressentiront cette émotion.

Mélancolie

J’ajoute, pour terminer, que cette interprétation de haut vol est soutenue par une mise en scène inventive et toujours pertinente. Ainsi Poséidon, par exemple, déploie derrière lui, quand il traverse le plateau, une immense traîne bleue. De surcroît, c’est lui, l’« ébranleur du sol », qui rythme la tragédie d’une musique envoûtante, tour à tour tellurique et mélancolique. Le petit Astyanax, l’enfant destiné à ne plus être, est symbolisé par une simple paire de petites chaussures.

En ces temps d’incertitude et de peur, où les bases ancestrales de la civilisation européenne semblent se fissurer, où se dessinent les contours d’un nouveau monde aussi fécond de promesses que de dangers inouïs, comment ne pas sentir de l’empathie pour ces survivantes de l’apocalypse sommées de tout laisser derrière elles ? Il ne leur reste – sublime et dérisoire consolation – que l’écho immortel de leurs malheurs. Si tel doit être notre sort, aurons-nous, nous également, cette ultime espérance ?

Je ne saurais que trop conseiller aux amateurs de moments théâtraux forts et profonds de se ruer vers ce spectacle, l’une des meilleurs que je n’aie jamais vus, et de faire un triomphe aux artistes qui l’ont créé. 

Vincent Morch


Troyennes. Les morts se moquent des beaux enterrements, texte de Kevin Keiss d’après Euripide

Mise en scène : Laëtitia Guédon

Avec : Blade Mc Ali M’Baye, Mounya Bouiaf, Kevin Keiss, Adrien Michaux, Pierre Mignard, Marie Payen, Valentine Vittoz, Lou Wenzel

Traduction et adaptation : Kevin Keiss

Dramaturgie : Muriel Malguy

Scénographie : Soline Portmann

Collaborateur artistique : Emmanuel Mazé

Lumières : David Pasquier

Musique : Blade Mc Ali M’Baye

Son : Géraldine Dudouet

Chorégraphie : Yano Iadrides

Théâtre 13/Seine • 30, rue du Chevaleret • 75013 Paris

Réservations : 01 45 88 62 22 (du lundi au samedi de 13 h 30 à 18 h 30, le dimanche de 13 h 30 à 14 h 30)

Site du théâtre : http://www.theatre13.com/

Du 4 novembre au 14 décembre 2014, mardi, jeudi et samedi à 19 h 30, mercredi et vendredi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Durée : 1 h 45 sans entracte

24 € | 16 € | 11 € | 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans Île-de-France | 2014-2015
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