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5 avril 2013 5 05 /04 /avril /2013 16:40

Chaos, avec une belle reprise et deux coups bien placés


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Camille Boitel et ses comparses artistes de cirque profitent de la reprise de leur grand succès « l’Immédiat », pour présenter plusieurs pièces satellites à ce spectacle sur le thème du chaos. Ces deux nouvelles propositions, tout aussi originales, donnent, chacune à leur façon, le vertige au spectateur, quand elles ne le mettent pas K.-O.

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« l’Immédiat » | © Vincent Beaume

Quel capharnaüm sur scène ! Pour l’Immédiat, bidons et cartons à la pelle, objets improbables, meubles déglingués ou lustres d’antan composent un tableau hallucinant. Résultat : un chantier invraisemblable avec port du casque obligatoire ! Dans ce spectacle, les personnages évoluent dans le bazar le plus total. Du plus infime évènement (des habits impossibles à enfiler), jusqu’au désastre final (un cataclysme), il n’y a qu’un pas, qu’ils franchissent allègrement. Enfin… quand ils peuvent, car ils ont bien du mal à tenir debout, ces énergumènes-là, dont la vie bascule tous les quatre matins. Une bouteille qui se dérobe, des pieds qui traînent, une tête un peu molle, un corps rebelle… Faute à pas de chance ? Delirium profond ? Folie d’un monde à la dérive ? Sens dessus dessous, ces marginaux de tout poil s’adaptent, affrontent les épreuves, vaille que vaille, pour survivre. Mais chaque victoire est bien précaire, car, bientôt, tout n’est que désolation.

Joyeux bordel

En effet, c’est presque la gorge nouée que l’on sort de là. D’où un sentiment de malaise que le début tonitruant ne laissait pas présager. Camille Boitel a l’art de prendre le spectateur au dépourvu. Le rire en cascade mue progressivement, à mesure que ces foldingues, qui s’agitaient de tous côtés, perdent leur colossale énergie. Le décor, quasi vivant, monstrueux en somme, laisse alors apparaître un amas de décombres sous lesquels la femme atteinte de graves poussées de lévitation – un ange en perdition ? – se retrouve piégée. Tableau final saisissant ! Ce décor imposant souligne la suprématie attribuée au matériel dans nos sociétés dites « civilisées ». Dans l’Immédiat, les humains réfractaires au système, on les broie, on les balaye, y compris au sens propre du terme, comme cette femme handicapée qui finit dans les détritus…

Loin de nous entraîner dans leur chute, ces naufragés du monde moderne épatent, car rien n’est impossible, en fin de compte. Constamment appuyé sur de l’instable, leur corps s’habitue au déséquilibre. L’accident s’est littéralement incrusté en eux. Ces clowns casse-cou amusent beaucoup, y compris dans les « pièces en miettes », où on les retrouve presque tous.

« Pièces en miettes »

En première partie de l’une des deux soirées exceptionnelles proposées au Nouveau Théâtre de Montreuil, Lamachineàjouer se présente comme une performance interactive où les spectateurs sont invités à créer une pièce inédite. Par le biais de télécommandes, ceux-ci envoient des consignes de jeu qui servent de base à des improvisations. Ainsi, ils font entrer et disparaître, à l’envi, musiciens et joueurs, lesquels changent d’état, de costume ou d’action dans un décor transformable. La prise de risques est à son comble. D’ailleurs, selon l’inspiration, les propositions sont plus ou moins réussies. Ce soir-là, malgré l’intérêt du concept, le résultat n’était pas très convaincant. Reste que le public est ravi de pouvoir sentir la création, d’être au centre de ce dispositif ingénieux.

Autre « pièce en miettes », le Cabaret calamiteux comporte aussi son lot de surprises. Nous sommes accueillis un par un : il vaut mieux ne pas être pressé d’assister au spectacle. Nos hôtes proposent à chacun de passer par un vestiaire pour enfiler un costume : uniquement des robes de soirée très chics. Beaucoup jouent le jeu pour être sur scène, car, comme dans tout cabaret, des chaises et tables sont installées au plus près des artistes. L’installation prend donc du temps, mais la représentation a déjà commencé. Une femme enlace des spectateurs, une autre pose sur vous des yeux tristes à tomber. Derrière l’ambiance « bon enfant », une angoisse diffuse incite à rester sur ses gardes. Des personnages s’activent pour servir alcool ou pain sec avec le grand jeu qui s’impose, quand ce n’est pas avec une catapulte. Au cœur de cette agitation, les spectateurs travestis et bariolés sont aux premières loges pour ce cabaret déjanté où rien ne va se passer comme on s’y attend.

Rien n’est sous contrôle

En effet, le régisseur a bien du mal à suivre les interprètes avec sa « poursuite » de fortune. Des rideaux indisciplinés cachent les performances et dévoilent ce qui devrait se dérober au regard. Un présentateur décati tente d’interrompre le spectacle. Des musiciens battent le rythme sans notes. Quant au clou du spectacle, c’est une formidable prestation de l’Homme invisible. Jusqu’aux saluts – inexistants –, le burlesque repose sur le principe du ratage. Tout un art ! Le public est tellement content qu’il ne veut pas partir. Alors, tout finit comme cela a commencé : un joyeux bordel ! « Barrez-vous », hurle le pianiste désespéré. Certains sont gentiment taquinés, d’autres presque mis K.-O. Attention ! La machine s’est définitivement déréglée. Il faut vite déguerpir.

Avec toutes ces inventions, Camille Boitel impose des contraintes qui permettent, dans un cas, des prouesses, dans l’autre, des propositions loufoques. Si l’Immédiat tente de capter le présent qui nous échappe, Lamachineàjouer joue avec le hasard le plus total, tandis que le Cabaret calamiteux conclut sur un désastre créatif. Le chaos n’est donc pas que matériel. Quand les spectateurs ne sont pas sollicités pour bousculer les artistes, ce sont des interprètes presque décadents qui vont jusqu’à malmener le public. Ici, rien n’est sous contrôle. Enfin, en apparence : « Nous avons travaillé à échouer méticuleusement », explique Camille Boitel. Et, en effet, tous ratent, avec une belle virtuosité, ce qu’ils entreprennent.

Outre les exploits physiques, la qualité du travail dramaturgique et le sens inné de l’absurde, il faudrait relever les nombreuses trouvailles poétiques. Objets détournés de leur fonction, personnages décalés… rien, ni personne, n’est à sa place. La technique et l’interprétation sont d’ailleurs impressionnantes, car elles exigent une rigueur sans faille.

Finalement, cette trilogie sur le chaos bouscule, certes, mais sans maladresse, ni malveillance d’aucune sorte. En fait, ces drôles de spectacles sont le juste reflet de notre monde fait d’accidents, de brusqueries et de défaillances. Vertigineux ! Ils sont aussi un hymne au hors-norme et à la créativité. Jubilatoire ! Tiens, « jubilatoire », c’est justement le trouble de comportement sur lequel la tribu de ces « doux dingues » travaille aussi, dans une conférence qu’on pouvait découvrir, par ailleurs, dans cette riche programmation. Comme quoi, tout se tient, même quand on traite du chaos ! 

Léna Martinelli


L’Immédiat, de Camille Boitel

Mise en scène : Camille Boitel

Avec : Camille Boitel, Marine Broise, Jacques-Benoît Dardant, Thomas De Broissia, Jérémy Garry, Pascal Le Corre, Aldo Thomas

Assistante : Alice Boitel

Construction : toute l’équipe avec l’aide de Benoît Finker, Martin Gautron

Lumières : Benoît Finker

Coup d’œil : Nicole Gautier

Photos : © Vincent Beaume

Production et diffusion : Si par hasard

Nouveau Théâtre de Montreuil • 10, place Jean-Jaurès • 93100 Montreuil

Métro : Mairie-de-Montreuil (sortie place Jean-Jaurès)

Salle Maria-Casarès • 63, rue Victor-Hugo • 93100 Montreuil

Métro : Mairie-de-Montreuil (sortie avenue Pasteur, 1re rue à gauche derrière la mairie)

Réservations : 01 48 70 48 90

Site du théâtre : www.nouveau-theatre-montreuil.com

Du 18 mars au 13 avril 2013, lundi, vendredi et samedi à 20 h 30, mardi et jeudi à 19 h 30, dimanche 7 avril à 17 heures, relâche les 22 mars, 8 et 9 avril

20 € | 14 € | 13 € | 11 € | 10 €

Le Cabaret calamiteux, Lamachinajouer et Conférence sur la jubilation, de Camille Boitel

Si par hasard • B.P. 18 • 75921 Paris cedex 19

06 09 64 56 01

Site : http://www.siparhasard.com/

Courriel : aurelie.tonin@siparhasard.com

Mise en scène : Camille Boitel

Avec : Camille Boitel, Marine Broise, Jacques-Benoît Dardant, Thomas De Broissia, Pascal Le Corre, Marion Lefèbvre, Céline Schmitt, Aldo Thomas et quelques-uns des musiciens du Surnatural Orchestra

Avec la participation et la collaboration de : Nicolas Amar, Benoît Finker, Élisa Monteil, Céline Perrigon, Marine Hunot, Roberto Lombardi, Bastien Mairet, et les musiciens de Little Bulb

Nouveau Théâtre de Montreuil • 10, place Jean-Jaurès • 93100 Montreuil

Métro : Mairie-de-Montreuil

Réservations : 01 48 70 48 90

Site du théâtre : www.nouveau-theatre-montreuil.com

Les 23 mars 2013, Conférence sur la jubilation à 19 h 30 à la petite salle Maria-Casarès, suivi du Cabaret calamiteux à 21 h 30 à la salle Maria-Casarès et le 30 mars 2013, Lamachineàjouer à 18 h 30 dans le hall de la grande salle Jean-Pierre - Vernant, suivi du Cabaret calamiteux à 21 h 30 à la salle Maria-Casarès

20 € | 14 € | 13 € | 11 € | 10 €

Tout public, à partir de 12 ans

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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