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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 13:46

Le Wagner éclatant

de Mikko Franck


Par Praskova Praskovaa

Les Trois Coups.com


Pleyel minuit onze, version concert, derniers accords de Tristan… Éblouie par cette œuvre inouïe de Richard Wagner, je reste accrochée au sourire béat d’Isolde, Ninna Stemme. Sous la baguette flamboyante de Mikko Franck, le Philarmonique de Radio France nous a offert un « plaisir extrême » (« Höchste Lust », derniers mots prononcés par Isolde).

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Mikko Franck | © Heikki Tuuli

Chung, directeur musical de l’orchestre est excusé. La perspective de découvrir le chef finlandais Mikko Franck, qui le remplace, dans son premier Tristan est une bonne surprise.

Sous sa conduite, c’est une immense joie de découvrir l’énergie étincelante de la phalange comme galvanisée pour l’occasion, dans une liberté d’expression inhabituelle. Avec l’élargissement du phrasé, ce chef offre aux instrumentistes la possibilité de donner leur meilleur vibrato, afin d’être en accord avec la densité harmonique de l’écriture wagnérienne. À travers l’audace musicale du compositeur, Franck installe des reliefs sonores et fait éclater des couleurs. À cet effet, dès le premier acte, l’appel lancinant du cor anglais solo, installé sur le côté au premier balcon, est un choix judicieux instaurant un sentiment d’attente et de suspension dans l’espace. Cette notion d’étirement du temps, voire de pesanteur, s’accentue encore dans le prélude orchestral du troisième acte, où l’ampleur étouffante des accords ascendants déchirants donne la sensation de flotter jusqu’à la nausée sur une mer de plomb.

La vision exacerbée du chef

C’est certainement tout en haut, dans le léger écho acoustique de la salle, que le modelé orchestral choisi par Franck, nuances et intensités vibratoires, a dévoilé toute sa dimension musicale. Pour ce drame sans issue, dans une telle effusion de notes, la vision exacerbée du chef provoque nos oreilles. Que ce soit par les pics claquants du premier acte, le martèlement morbide du duel ou les éclats tumultueux des cuivres, il brandit son glaive chauffé à blanc dans un élan vital pour nous octroyer sa version.

Malheureusement, cette belle énergie sonore ne va pas complaire à tous. Il est vrai que le souffle rutilant et charnel de cet orchestre déchaîné n’est pas forcément idéal lorsque l’on chante de plain‑pied au cœur d’une telle masse. Par ailleurs, bien que le plateau soit homogène, tous les artistes lyriques ne possèdent pas tout à fait la même émission vocale. Ce qui attire la sympathie vers les mieux lotis.

Des problèmes de justesse persistent

Ce n’est pas forcément le cas du Tristan de Christian Franz. Bien que doté d’un timbre lumineux et idéal pour ce rôle, le chanteur n’en a pas la consistance « héroïque » sur le plan de la projection. Couvert par l’orchestre qui ronfle vaillamment au premier acte, il semble en difficulté avec son soutien musculaire, paraissant mal à l’aise, ce qui est très inquiétant pour la suite des évènements. Auprès d’une Isolde brûlante et engagée, il force l’admiration par son intelligence technique. Ménageant son instrument, Franz joue sur différents registres vocaux, variant la densité de son timbre : d’une voix presque parlée à un lyrisme plus soutenu. Il marque à l’occasion pour ne point s’épuiser, réservant sa ligne de chant pour les plus beaux moments du duo avec Isolde, et préservant ainsi l’extase de leurs aigus communs. Pour autant, des problèmes de justesse persistent dans les passages tonitruants. Profitant des accalmies, il nous ravit les sens avec des piani transparents de toute beauté. De même, il confirme ses qualités artistiques indéniables à travers un jeu de scène fort à propos, qui l’aide à affronter le dernier acte. L’artiste en ressort auréolé après un long combat vocal vers la délivrance.

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Ninna Stemme (Isolde) | © Tanja Niemann

L’Isolde de Ninna Stemme est totalement envoûtante. Qui pourrait la surpasser à l’heure actuelle ? Dans une santé vocale spectaculaire, son timbre, comme un rubis sombre et chatoyant, passe tour à tour d’une sensualité enivrante à une autorité sans appel. Le filtre mortel qui l’habite la projette dans un embrasement théâtral d’une intensité émotionnelle extrême. Elle ne joue pas, elle est ! Brangäne, sa suivante, interprétée par Sarah Connolly, est en osmose avec sa reine. Ces deux voix telluriques et galbées s’imbriquent, se délient, s’élancent, s’enflamment, se renvoyant mutuellement leur reflet dans un miroir où se trame une chute inexorable. L’annonce de l’aube naissante pendant le duo d’amour du second acte est une pure extase, et l’on voudrait que le jour ne se lève jamais.

Manque d’autorité

Le roi Marc de Peter Rose, attachant, est d’une belle facture bien qu’il abuse d’un legato par trop chantant. Empreinte d’un charme certain, sa prestation vocale manque néanmoins d’autorité pour un roi, voire de mordant, notamment sur des consonnes sonnantes propres à l’élocution germanique.

La bonne surprise de cette distribution reste l’intervention captivante du jeune marin. Surplombant l’orchestre, Pascal Bourgeois, dans une émission soyeuse, passe aisément la rampe. Il assène sa litanie avec une vigueur remarquable. Son chant a capella est entrecoupé par des chœurs d’hommes déterminés qui font corps avec la pâte miroitante de l’orchestre, accentuant ainsi la robustesse des marins.

Pantois d’admiration

Avec Mikko Franck, l’extase a duré, dépassant même les prévisions horaires de départ. Le dernier message d’Isolde, d’une sérénité sans failles, nous laisse pantois d’admiration et nous transporte dans une béatitude céleste.

Le 13 octobre *, au second balcon, place nº 313 *, la vibration mystique qui transfigure l’auditoire expire dans un dernier souffle. Tristan, Isolde et Richard sont réunis sous un tonnerre d’applaudissements. La rédemption éternelle qui nous révèle l’intemporalité fulgurante de cette musique et du poème de Wagner nous élève l’âme. Par chance, ce soir‑là, en symbiose avec le projet artistique du maître, la prestation inspirée et valeureuse de ses exécutants a emporté le public vers cette délivrance.

« Mais aujourd’hui encore, je cherche en vain une œuvre qui ait la même dangereuse fascination, la même effrayante et suave infinitude que Tristan et Isolde. » Friedrich Nietzsche, Ecce homo… 

Praskova Praskovaa


* Clin d’œil à Wagner ? Il est né le 22 mai 1813, à Leipzig. Il est mort le 13 février 1883, à Venise.


Tristan und Isolde, de Richard Wagner

« Action musicale en trois actes », livret du compositeur

Version concert de Myung-Whun Chung

Direction musicale : Mikko Franck

Avec :

– Tristan, neveu du roi Marc : Christian Franz

– Isolde : Ninna Stemme

– Marc, roi de Cornouailles : Peter Rose

– Kurwenal, écuyer de Tristan : Detlef Roth

– Brangäne : Sarah Connolly

– Melo, ami de Tristan : Richard Berkeley‑Steele

– Un jeune marin : Pascal Bourgeois

– Un berger : Christophe Poncet

– Un pilote : Renaud Derrien

– Chef de chant : Brigitte Clair

– Chef de chœur : Matthias Brauer

– Violon solo : Svetlin Roussev

Orchestre Philarmonique de Radio France

Directeur musical : Myung-Whun Chung

Chœur de Radio France

Directeur musical : Matthias Brauer

Salle Pleyel • 252, rue du Faubourg-Saint-Honoré • 75008 Paris

Réservations : 01 56 40 15 16

http://www.sallepleyel.fr

Samedi 13 octobre 2012 à 19 h 30

Durée : 4 h 30

De 10 € à 85 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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