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12 avril 2014 6 12 /04 /avril /2014 15:35

Abbey Lincoln revit


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Pour sa cinquième édition, Jazz in Fougères (Ille-et-Vilaine) avait invité la Franco-Sénégalaise Aïda Diène et son quartette. L’hommage qu’ils ont rendu à la regrettée Abbey Lincoln faisait chaud au cœur.

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Aïda Diène | © Jean-François Picaut

Aïda Diène vient du gospel, mais, il y a peu, elle confiait aux Trois Coups la place tenue par Abbey Lincoln dans sa rencontre avec le jazz. Son projet d’hommage, qu’elle a pu peaufiner en ce début de printemps, a débouché sur un concert au Théâtre Victor-Hugo, dans le cadre de Jazz in Fougères, vendredi dernier.

Cet hommage était prévu pour un quartette, mais les spectateurs ont finalement eu la chance d’entendre un quintette. Mourad Benhammou étant indisponible, c’est finalement David Grébil que l’on retrouve à la batterie. Édouard Leys (piano) et Guillaume‑Alexandre Robert (contrebasse) sont à leur poste, et l’hôte imprévu, c’est Rinouk Rider au saxophone ténor.

C’est dans la pénombre que les musiciens s’installent, et l’on voit bientôt apparaître la haute silhouette d’Aïda Diène. Elle arbore ce soir une longue robe noire très fluide, un impressionnant échafaudage de tresses qui finissent là où le « dos perd son nom », comme dit Brassens, et une grosse fleur rouge, telle une tache de sang, au poignet.

Puissance et expressivité de la voix

Le concert commence symboliquement par First Song (Charlie Haden), la première chanson interprétée par Abbey Lincoln (1930-2010) qui ait frappé l’oreille d’Aïda. Sa voix gospel aux inflexions graves et profondes fait merveille dans cette ballade. Comme son modèle, Aïda laisse de longues plages à la disposition de ses musiciens, et c’est la première occasion d’apprécier le son plein et le souffle puissant de Rinouk Rider.

On poursuit avec une pièce un peu plus rapide, Afro Blue (Mongo Santamaria). On y goûte le beau travail de David Grébil, dont le jeu, curieusement, n’est pas sans évoquer Mourad Benhammou par sa légèreté. Rinouk Rider confirme ma première impression et Guillaume-Alexandre Robert s’entend fort bien dans un duo avec le batteur.

Suit un admirable Tender as a Rose (Phil Moore) qu’Aïda, comme Abbey, interprète en grande partie a cappella. La puissance et l’expressivité de sa voix font merveille dans ce titre dont elle rend parfaitement l’émotion. Le caractère dramatique du texte est souligné par le saxophone ténor que l’on entend, comme en écho. Décrochant son micro de son pied, la chanteuse se lâche complètement, improvise et imite même, le temps de quelques mesures, la trompette bouchée. Cette fois, le concert est bien lancé !

Confirmation en est immédiatement donnée avec un superbe Blackberry Blossom, ce traditionnel auquel Abbey a ajouté des paroles de son cru. Aïda le présente comme le Strange Fruit d’Abbey Lincoln. C’est, comme Tender as a Rose, une des grands pièces de l’album Over the Years (2000) où la performance de Joe Lovano fut remarquée. J’ai y relevé un beau solo d’Édouard Leys, et l’interprétation d’Aïda m’a donné le frisson.

Les bravos nourris du public

On entendra ensuite Lonesome Lover, tiré de l’album It’s Time (1962), premier opus engagé de Max Roach, qu’Abbey épouse cette année-là. The Music Is the Magic crée une atmosphère étrange, presque inquiétante dès l’introduction au piano et à la contrebasse avec des cordes frottées. Driva Man est tiré de We Insist ! (Freedom Now Suite), un album de Max Roach (1960) dont la couleur sombre se dégage dès les premières mesures de la contrebasse en pizzicato avec un fort vibrato. Le tempérament gospel d’Aïda Diène peut se donner libre cours dans Come Sunday, tiré d’Abbey Is Blue (1991). Down Here Below (Abbey Sings Abbey, 2007) est une ballade d’espoir : « Les vents du changement soufflent… » ! L’interprétation de cette ballade permet un beau passage du trio rythmique. Aïda Diène la chante avec beaucoup de nuances et d’émotion. Ce serait une belle conclusion pour ce concert, mais les bravos nourris du public exigent un bis. Ce sera le très beau et très poignant Throw It Away tiré du même album.

Il n’y a pas de doute, ce Tribute to the Jungle Queen est un bel hommage à Abbey Lincoln. Musicalement, les choses sont au point. On peut encore souhaiter qu’un peu plus de scénographie et de chorégraphie resserrent le rythme du concert. Tel qu’il est, le programme donne une bonne image de la personnalité d’une chanteuse complexe comme Abbey Lincoln. Le talent d’Aïda Diène peut contribuer à la faire mieux connaître des jeunes générations. 

Jean-François Picaut


Tribute to the Jungle Queen, par Aïda Diène

Avec : Aïda Diène (chant), David Grébil (batterie), Édouard Leys (piano), Guillaume‑Alexandre Robert (contrebasse) et Rinouk Rider (saxophone ténor)

Théâtre Victor-Hugo • place du Théâtre • 35300 Fougères

Réservations : 02 99 94 83 65

Le 11 avril 2014 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

15 € | 7,5 €

http://www.aidadiene.com/

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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