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12 mai 2014 1 12 /05 /mai /2014 14:13

Perdants magnifiques


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


« Trafic », ovni théâtral sympathique, radiographie l’époque en tirant le portrait à ses deux antihéros. Un spectacle coloré et drolatique qui mise sur le trop-plein pour mieux dire la vacuité de nos existences.

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« Trafic » | © Élisabeth Carecchio

C’est assurément une consécration pour Yoann Thommerel, écrivain de trente-quatre ans, que de voir l’une de ses pièces représentées à La Colline. L’œuvre, sa toute première, a pour titre Trafic. Plutôt qu’au film de Jacques Tati, le titre se réfère au fourgon Renault qui porte ce nom, et qu’il a fallu hisser jusqu’à la scène du Petit Théâtre pour en faire l’élément central de la scénographie de Marie‑Christine Soma et Daniel Jeanneteau. Ce camion, l’un des deux personnages principaux, Fanch, rêve de l’aménager pour enfin partir, quitter le coin de province où il vit, où il étouffe (« Ici, tout le monde est d’ici, et nous les premiers »). En attendant ce départ qui, on le devine assez vite, n’aura jamais lieu, Fanch parle de tout et de rien avec son pote Midch, comme lui un trentenaire désabusé, plus ou moins déboussolé, plus ou moins marginal, bien décidé à ne pas prendre la vie très au sérieux.

Une année dans la vie de Midch et Fanch, donc, ces deux copains d’enfance élevés aux B.D. et au punk-rock, ces deux adolescents attardés qui refusent de rentrer dans le rang. L’un a une fille, l’autre pas. Mais tous deux entretiennent savamment leur immaturité, entre contre-culture, sexe et drogue – une façon pour eux d’adresser un pied de nez à leur insignifiance sociale. Se refusant à un théâtre à intrigue, Yoann Thommerel dresse à travers ses personnages le portrait d’une génération qui pourrait bien être la sienne. Une génération engluée dans l’universelle banalité du libéralisme triomphant et qui tente, par un sens inné de la dérision et du second degré, par un langage très cru, de se consoler de n’avoir rien accompli.

Losers clownesques

Si le spectacle tient ses promesses et emporte l’adhésion, il le doit avant tout au brio de ses comédiens, désopilants et époustouflants d’un bout à l’autre. Jean‑Charles Clichet et Pascal Réméric ont tous deux joué pour des metteurs en scène prestigieux (on les a vus entre autres chez Macaigne, et pour le premier chez Christophe Honoré). Impayables avec leurs sweats à capuche, l’un jaune, l’autre bleu, ils campent brillamment ces deux losers aussi inséparables que clownesques, que chacun a l’impression d’avoir déjà croisés quelque part. On pense beaucoup à Beckett bien sûr en voyant ces nouveaux damnés de la terre dérisoires et vains. Mais la comparaison s’arrête là, car tandis que Beckett jouait la carte du dépouillement, la mise en scène se fait ici au contraire maximaliste. Époque oblige, puisque la nôtre est celle du toc, du trop-plein, de la prolifération des objets comme des informations.

Le défi pour Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau était de transposer pour la scène ce texte hybride, ce texte à tiroirs, pas forcément conçu pour le théâtre, mêlant les genres, recourant souvent à la narration comme pour mieux détailler la vacuité des existences. Ils y sont parvenus en optant pour un dispositif vidéo imposant sans être écrasant, qui tantôt exprime le rêve, l’utopie, sur un mode poétique, tantôt noie le regard du spectateur sous un flot d’images jusqu’à la saturation. Ils ont aussi eu la bonne idée de confier à Édith Proust (inénarrable par ailleurs dans le rôle de Paula, la fille de Fanch) un rôle bienvenu de narratrice. Ses apparitions, en contrepoint du dialogue, apportent au spectacle équilibre et unité.

Surdose

Reste une façon de représenter le grand cirque de notre époque qui s’apparente parfois au patchwork et frise la surdose. En effet, tout y passe : l’homosexualité, l’anorexie, les sectes, les indiscrétions du courrier électronique, les clubs de fitness… au risque parfois de tomber dans le procédé. Nos deux énergumènes sont certes sympathiques, mais leur mauvais goût un peu potache peut lasser. De même, le désir quelque peu obsessionnel de l’auteur et des deux metteurs en scène de coller à leur époque conduit à des digressions musicales parfois longuettes. Et leur façon de se couler dans les attendus du théâtre actuel – le jeu face au public, le langage branché (« on est love », « la rue c’est pas secure ») – montre que la limite entre autodérision et complaisance est parfois ténue. Même si la dernière scène est très réussie, un théâtre où le spectateur est sommé à chaque instant de ne pas s’ennuyer prend un risque : celui de voir son public finir bel et bien sonné. 

Fabrice Chêne


Voir aussi « Feux », d’August Stramm (critique), Théâtre de la Cité-Internationale à Paris

Voir aussi « L’Homme du coin », de Ronan Chéneau (critique), L’Échangeur à Bagnolet


Trafic, de Yoann Thommerel

Texte disponible aux éditions Les Petits Matins

Mise en scène, scénographie et lumières : Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau

Avec : Jean-Charles Clichet, Pascal Réméric, Édith Proust, François Tizon, avec la participation de Lénaïg Le Touze

Vidéo : Étienne Boguet et Julien Amigues

Musique : Daniel Freitag

Costumes : Olga Karpinsky

La Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Métro : Gambetta

Réservations : 01 44 62 52 52

www.colline.fr

Du 8 mai au 6 juin 2014, du mercredi au samedi à 21 heures, le mardi à 19 heures, le dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

29 € | 24 € | 14 €

Carte blanche à Yoann Thommerel : lundi 26 mai à 20 h 30

Rencontre avec l’équipe artistique mardi 27 mai à l’issue de la représentation

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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