Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 juillet 2013 6 13 /07 /juillet /2013 17:59

Noirs desseins


Par Juliette Rabat

Les Trois Coups.com


Angélica Liddell achève à Avignon la trilogie chinoise débutée en 2011 avec « Maudit soit l’homme qui se confie en l’homme ». Comme « Ping Pang Qiu », également présenté au Festival, « Todo el cielo sobre la tierra » (« Tout le ciel au-dessus de la terre ») témoigne de la fascination de l’artiste pour l’empire du Milieu, mais dresse surtout l’amère constat d’un dégoût du monde qui n’épargne personne. Radical et envoûtant.

todo-el-cielo-sobre-la-tierra-615 christophe-raynauld-de-la

« Todo el cielo sobre la tierra »

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Il en est certains que l’âge et la maturité apaisent. Qui paraissent gagner en sagesse et en sérénité ce qu’ils perdent en vitalité. Angélica Liddell n’est pas de ceux-là. L’auteur, comédienne, metteur en scène et performeuse espagnole déploie à 47 ans une fougue que rien ne semble plus devoir émousser. Les années qui passent alimentent au contraire le fiel de cette femme enragée pour un corps qu’elle ne reconnaît plus, alimentant une sombre amertume face au temps à jamais perdu. Vieillesse, maladie, décrépitude, abrutissement sont les ennemis déclarés à la face desquels Angélica Liddell déverse une insondable souffrance. Tel un refrain lancinant, les vers de William Wordsworth, tirés du film Splendor in the grass d’Elia Kazan, rythment la pièce : « Though nothing can bring back the hour / Of splendour in the grass, of glory in the flower ; / We will grieve not, rather find / Strength in what remains behind. » (« Et si rien ne peut ramener l’heure / De la splendeur dans l’herbe, de l’éclat dans la fleur / Au lieu de pleurer, nous puiserons / Nos forces dans ce qui n’est plus. »).

China, mon amour

C’est sans doute pourquoi l’évocation des figures de Wendy, l’éternelle femme-enfant qui donne son sous-titre à la pièce (le Syndrome de Wendy), et de Peter Pan, occupe la première partie du spectacle. Personnages à la fois ridicules et d’une fraîcheur enviable, ils incarnent cette jeunesse éternelle que seule la mort paraît pouvoir préserver. L’île de Peter Pan, Neverland, et l’île norvégienne d’Utoya, où eut lieu en 2011 la tuerie perpétrée par Anders Breivik contre des adolescents, deviennent dans l’imaginaire de la metteuse en scène un seul et même espace. Représenté sur scène par un monticule de terre bordé de bosquets et surmonté de crocodiles suspendus, l’île est à la fois le lieu mortifère du supplice, de l’isolement et de l’amour fantasmé pour ce qui est jeune et beau. Si cette première phase de la pièce, parfois hermétique, aurait sans doute gagnée à être un peu écourtée, le spectacle gagne en intensité à partir du moment où entre en scène l’amour de l’artiste pour la Chine. Sur la somptueuse musique du compositeur sud-coréen Cho Young-wuk, les valses interprétées par M. Zhang et Mme Xie, sont la parenthèse enchantée qui annonce la tempête à venir. Entourés de l’ensemble des comédiens, les deux danseurs, qu’Angélica Liddell a ramenés d’un séjour à Shanghai, livrent comme un hymne suranné à l’amour.

Atra bilis

Mais le « show » atteint véritablement son acmé lorsque l’on retrouve Angélica Liddell, collant noir et slip pailleté, seule en scène. Comme si même le dérivatif de la Chine n’opérait plus. La performeuse se livre alors à nous, crue, nue, à corps et à cris. Et c’est indéniablement ce qu’elle sait faire de mieux. Alors que résonne The House of the Rising Sun du groupe The Animals, dans un halo de lumière tamisée, Liddell crache au monde son dégoût et son manque d’amour. Répugnance pour tous ceux qui prétendent jouir d’un « supplément de dignité » quelconque, mères en tête, alors même que « l’individu lambda est un cloaque qui ne peut être nettoyé ». Répugnance pour un corps vieillissant qui éloigne du désir et condamne l’amour, ne laissant que le sexe pour seul divertissement. Répugnance pour la bêtise qui condamne le « monde de l’expression », évoqué dans Ping Pang Qiu. C’est fascinant, ça prend aux tripes et ça ne vous lâche plus. On pourrait croire à une improvisation d’une intensité fulgurante, il n’en est rien puisque les sous-titres collent scrupuleusement au texte espagnol. La performance n’en est que plus remarquable. Intransigeant, suicidaire, radical, indécent et exhibitionniste, rarement le désespoir aura été aussi beau sur scène. 

Juliette Rabat


Tout le ciel au-dessus de la terre (le Syndrome de Wendy), d’Angélica Liddell

Éd. Les Solitaires intempestifs

Traduction : Christilla Vasserot

Cie Atra Bilis Teatro

Mise en scène, scénographie et costumes : Angélica Liddell

Avec : Xue Ying Dong-wu (Chinese Pipa), Xie Guinü, Fabián Augusto Gómez Bohórquez, Lola Jiménez, Jenny Kaatz, Angélica Liddell, Sindo Puche, Maxime Trousset, Zhang Qiwen, Saite Ye et les musiciens de l’ensemble musical P.H.A.C.E.

Musique : Cho Young-wuk

Collaboration musicale et orchestration : Hong Dae-sung, Jung Hyung‑soo, Sok Seung‑hui

Lumières : Carlos Marquerie

Son : Antonio Navarro

Costumes : González

Masque chinois : Lidia G le petit paquebot

Professeur de danse de salon : Sergio Cardozo

Traduction et surtitrage : Christilla Vasserot

Traduction mandarin : Saite Ye

Cour du lycée Saint-Joseph • 62, rue des Lices • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site du théâtre : www.festival-avignon.com

Du 6 au 11 juillet 2013, relâche le 8 juillet, à 22 heures

Durée : 2 h 40

36 € | 29 € | 16 €

Tournée :

– Du 4 au 6 octobre 2013 : Festival de Otoño a primavera à Madrid

– Du 20 novembre au 1er décembre 2013 : Odéon-Théâtre de l’Europe dans le cadre du Festival d’automne à Paris

– Les 6 et 7 décembre 2013 : le Parvis, scène nationale de Tarbes-Pyrénées

– Les 13 et 14 décembre 2013 : De Singel à Anvers

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher