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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 20:58

Bruno Boëglin est de retour


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


C’est peu dire que Bruno Boëglin a aimé l’Amérique latine, et plus particulièrement le Nicaragua. De cette histoire, il a tiré quelques-uns de ses plus beaux spectacles. Le poète avait un peu disparu des scènes lyonnaises. Le voici de retour avec une création qui lui a été inspirée par la lecture de « Neuf nuits » du Brésilien Bernardho Cavalho. De nouveau la magie opère…

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« Tombé » | © Jean-Loup Bertheau, « Vaulx le journal »

Certes, Bruno Boëglin a transformé l’histoire très troublante racontée par l’écrivain brésilien, il en a fait une œuvre à part entière. Mais il conserve du roman le personnage principal, un anthropologue nord-américain du nom de Buell Quain. Celui-ci s’est suicidé à l’âge de 27 ans dans une des tribus qu’il étudiait. Dans le roman, l’auteur cherche à comprendre l’acte de cet homme désespéré, dont on sait surtout qu’il haïssait les êtres – mais aussi leurs coutumes, leur culture, leur apparence – auprès desquels il vivait. Étrange destin.

Bruno Boëglin ne cherche pas à comprendre, même s’il reprend les pistes de l’épouse infidèle et du frère déloyal, celle aussi d’un drame qui serait arrivé avec le père… Des pistes, il en sème et les efface immédiatement : lettres brûlées… Quelques confidences sont murmurées dans la pénombre, qu’on a du mal à saisir, de même que l’homme est insaisissable, toujours entre deux vins, entre deux colères, si étrange, si étranger, si solitaire… À qui parle-t-il, d’ailleurs, si ce n’est à son propre fantôme ? Car consacrer sa vie, y compris dans le quotidien, à des êtres qu’on hait est paradoxal et, déjà, funeste. C’est à Jérôme Derre que le metteur en scène a confié le rôle. C’est d’ailleurs à lui qu’il pensait en lisant le roman. Il n’aurait pu mieux trouver : ce comédien interprète avec puissance et subtilité cet être torturé, ambigu, détestable et touchant.

Des hommes du bout du monde

Face à Buell Quain, Bruno Boëglin a eu l’idée d’imaginer un autre anthropologue, Claude Lévi-Strauss, et c’est Louis Beyler qui l’incarne. Les époques ne coïncident pas, peu importe. Ce qui est intéressant, c’est le rapport à la vie qu’entretiennent ces deux hommes que tout oppose : autant l’un est curieux, amoureux de tout ce qui lui est étranger, autant l’autre rejette en bloc. L’un a vécu vieux, rentré chez lui. L’autre est mort jeune, loin des siens, loin de tout. L’allure physique des deux hommes renforce ces contrastes : l’un est en costume, l’autre en baroudeur, puis, allez savoir, une dernière clé de lecture, en femme… Peut-être aussi s’identifie-t-il à ce qu’il déteste : ces corps peints de sauvages…

Et, du coup, même si Tombé propose un regard sur ces populations lointaines, leur exotisme, leur lien avec l’humanité des premiers âges, la figure de l’autre n’est pas seulement représentée par l’Indien, mais par le semblable, le frère… C’est cet homme bizarre, à moitié fou, alcoolique et malade que Lévi Strauss tente de suivre sans y parvenir… Lui qui devient objet d’anthropologie…

Le mystère de l’autre

Le spectacle est fait de fulgurances, de ces images poétiques dont Bruno Boëglin a le secret. À travers ces deux hommes, ces deux attitudes, il parle de la fascination qu’opère l’Amérique latine, une fascination faite d’attirance comme de répulsion pour ce qui reste à jamais obscur. Il évoque donc le Brésil par ricochets, par la bande, par ses conséquences dévastatrices, ses empreintes, ses cicatrices… Il ne tente ni d’expliquer ni de simplifier, mais de donner à voir les contradictions et la violence des confrontations.

Il faut rendre hommage au travail des lumières, signé Seymour Laval qui a aussi conçu ce décor de bout du monde, et à la musique de Philippe Cachia. Jamais illustratifs, lumières et sons renforcent le mystère et donnent une étrange beauté à ce spectacle. Qui, il est vrai, est porté de manière admirable par les comédiens, Jérôme Derre en tête, fragile silhouette toujours à son point de rupture… En un mot, ce spectacle est une réussite, une petite merveille d’intelligence et de sensibilité. 

Trina Mounier


Tombé, de Bruno Boëglin

Adaptation : Bruno Boëglin et Romain Laval

Cie Bruno-Boëglin - Théâtre du Désordre des esprits

Mise en scène : Bruno Boëglin, assisté de Romain Laval

Avec : Jérôme Derre, Louis Beyler, Julian Negulesco

Décor, lumière et régie : Seymour Laval

Composition musicale et sonore : Philippe Cachia

Régie son : Olivier Granger

Administration : Claude Tabouret

Coproduction Théâtre du Désordre des esprits-Cie Bruno-Boëglin, centre culturel Charlie-Chaplin

Centre culturel Charlie-Chaplin • place de la Nation • 69120 Vaulx-en-Velin

http://www.centrecharliechaplin.com/spectacle_tomb_211.html

Tél. 04 72 04 81 18

Durée : 1 heure

Du 6 février au 9 février 2013

13 € | 11 € | 8 € | 5 €

Tournée :

– Le 22 mars 2013 au Pot-au-Noir à Saint-Paul-les-Monestiers (Isère)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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