Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 23:56

Chef d’œuvre cathartique

 

Les ruelles de Montmartre dissimulent un trésor à la Manufacture des Abbesses, qui pousse à l’ombre du grand Théâtre des Abesses. Ce trésor théâtral de Laura Forti s’intitule « Thérapie antidouleur » : une pièce coup de poing, qui sonne et ne laisse pas indemne.

 

L’histoire se passe dans un hôpital : un homme âgé est en train de mourir d’un cancer sans même le savoir. Ses deux filles et son fils se retrouvent à son chevet et confrontent leurs vies. Par la force des choses, cela se fait autour de cette figure centrale du père, lourde de frustrations, de regrets, de mauvais souvenirs et de manque d’amour. En décalage avec leur univers, on croise également une femme africaine se tourmentant sur le sort de son fils. Les doses de morphine administrées au père aident finalement la découverte d’un secret qui chamboule les certitudes des trois enfants et les oblige à affronter leur passé commun.

 

Deux des acteurs sont déjà présents sur scène, en situation, lors de l’entrée du public, ce qui renforce l’illusion théâtrale en donnant l’impression que l’action a déjà commencé avant d’être portée sous nos regards. Le metteur en scène Yvan Garouel a réalisé un très bon travail de dramaturgie en choisissant de montrer deux lieux dans un seul espace, sans séparation matérielle entre eux : quelques chaises et une table basse côté jardin pour la salle d’attente ; un lit d’hôpital, un tabouret et une perfusion côté cour pour la chambre du père. Ce dispositif permet un système très intéressant de répliques intercalées quand deux dialogues s’entrecroisent dans les deux lieux. La scénographie est minimaliste, mais le metteur en scène nous prouve brillamment que l’on n’a pas besoin de grands moyens quand on a un grand talent et que l’on sait, comme lui, bien s’entourer. Ce choix de sobriété n’empêche pas un soin important des détails, qui permet des accessoires et une affiche de belle qualité.

 

L’affiche, justement, possède une symbolique très forte : si le corps représente le père, le « tronc » de l’arbre d’une certaine façon, on peut alors comprendre qu’il était indispensable qu’il meure pour permettre pleinement aux trois roses rouges, ses trois enfants, de grandir et de s’élever (et même au quatrième bourgeon plus discret, que l’on se gardera d’expliquer pour laisser la surprise au spectateur). Car, même s’il est bien sûr à la fois l’origine et la base de leurs vies, sa présence était trop pesante et étouffante pour que ses propres roses puissent vivre véritablement par elles-mêmes.

 

Nous sommes là en présence d’un texte contemporain sur la complexité des rapports familiaux : fort, dur, puissant, essentiel, sans fioritures, sans détours, sans artifices. Un théâtre de chair et de sang, de corps et de sentiments, de larmes et de cris, de rires et d’hésitation. Exactement comme dans la vie. De leur côté, les acteurs sont exceptionnels. Ils ne jouent même pas, ils sont leur personnage, sans composition, sans se cacher derrière une technique de comédien. Ils sont avant tout un être humain auquel on croit immédiatement, dans un jeu ultra-réaliste, naturaliste. On a l’impression excitante et dérangeante d’épier des gens chez eux par le trou d’une serrure. C’est un théâtre de la vie, une incarnation parfaite, dont la réussite est époustouflante, grâce à l’immense talent de l’ensemble des comédiens : Gil Bourasseau, Anne Coutureau, Pierre Deny, Isabelle Montoya, Manga Ndjomo et Gaël Rebel.

 

On sourit parfois parce que ce genre de situation de crise peut aussi amener les nerfs des protagonistes à lâcher, mais on a plutôt la gorge serrée la plupart du temps, et l’on pourrait être au bord des larmes à plusieurs reprises, jusqu’à la fin. La mort du père est le moment le plus poignant, et le noir se fait lentement sur une prière chantée de la femme africaine. Ça aurait pu finir comme cela. Mais ça aurait été trop simple, trop beau, et ça n’est pas comme ça, la vie. La vie, c’est plutôt un grand éclat de rire, nerveux peut-être, de soulagement plutôt, lorsque le père, lourdement présent pendant toute la pièce, disparaît finalement de notre vision. Ces deux heures de pure humanité s’achèvent alors par une sublime image de la mise en suspens des destins dans une grande respiration des trois enfants… L’inspiration d’un air nouveau. Ce spectacle accomplit à la perfection ce que l’on peut attendre du théâtre : son illusion de la réalité et sa puissance cathartique. Thérapie antidouleur est une pure merveille, qui chamboule, dérange, émeut, et laisse sonné. Allez les voir, ils jouent jusqu’au 11 novembre et méritent des salles pleines. 

 

Emmanuel Arnault

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Thérapie antidouleur, de Laura Forti

Site : www.manufacturedesabbesses.com

Mise en scène : Yvan Garouel

Assistante à la mise en scène : Mara Teboul

Avec : Gil Bourasseau, Anne Coutureau, Pierre Deny, Isabelle Montoya, Manga Ndjomo, Gaël Rebel

Texte français : Carlotta Clerici

Affiche : Olivier Thévin | www.olivierthevin.com

Photo : Malik Aourir

Manufacture des abbesses • 7, rue Véron • 75018 Paris

Réservations : 01 42 33 42 03

Du 20 septembre au 11 novembre 2009 à 21 heures, du dimanche au mercredi

Durée : 2 heures

24 € | 13 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher