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23 octobre 2009 5 23 /10 /octobre /2009 19:59

Trop d’antique tue l’antique

 

Pour monter « Thébaïde ! Fils d’Œdipe ! », Claude Bonin a étudié toutes les œuvres que le mythe d’Œdipe a inspirées, de l’« Antigone » de Sophocle à Brecht, en passant par Euripide ou la « Thébaïde » de Racine. Il en offre une version étrange, puisant dans les codes antiques, mais par bien des points trop laborieuse.

 

Thébaïde ! Fils d’Œdipe ! n’est ni un divertissement ni un miroir réaliste de notre modernité. Il s’apparenterait à une célébration antique, aussi déroutante et ritualisée que pouvait l’être la tragédie grecque, marquée d’une étrangeté que les siècles ne font qu’accentuer. Mêlant narration et représentation, les cinq comédiens déroulent sous nos yeux l’histoire des Labdacides, la famille royale de Thèbes : depuis l’enlèvement d’Europe jusqu’au règne de Polynice, né de l’inceste d’Œdipe. Après un – trop – rapide survol de cette histoire familiale, l’essentiel des scènes se joue durant les règnes des deux frères Étéocle et Polynice, jusqu’à la mort tragique de ce dernier.

 

Dans le cadre du festival Un automne à tisser, le Théâtre de l’Épée-de-Bois est fort à propos mis à profit pour cette reprise d’un spectacle créé en avril 2006 : une vaste scène carrée est installée entre deux rangées de projecteurs, devant un mur nu, percé de trois ouvertures. Pour un peu, le spectateur se croirait face à une skênê * ! Aux angles, quatre comédiens vêtus de longs fuseaux noirs, portant des masques à l’antique, et chaussés de mini-échasses (les fameuses « cothurnes »), attendent d’entrer dans l’aire de jeu. Ici, les chœurs sont remplacés par les arrangements contemporains d’Arvö Part aux accents de techno.

 

Avec Michel Hellas, manipulateur et scénographe décédé en février 2008, Bonin a imaginé une célébration théâtralisée où les comédiens se font officiants d’un rituel venu d’ailleurs, dans l’espace comme dans le temps. Les gestes sont lents, les attitudes instables et démesurément accentuées, les corps contorsionnés, les voix lointaines et sourdes. La manipulation d’objets est remarquable : masques et boucliers s’animent, en particulier dans l’admirable duo entre Bénédicte Jacquard (Jocaste) et Cédric Revollon (jouant tour à tour les deux frères se disputant le trône). La présence ou l’absence des masques signalent l’entrée en représentation : il signent l’implication des comédiens dans le jeu, mais aussi leur attitude, authentique ou conventionnelle.

 

« Thébaïde ! Fils d’Œdipe ! » | © Pierre François

 

La mise en scène antiquisante, sur un texte aux accents raciniens, concourt à une étrangeté tout à la fois esthétique et bénéfique. Elle rappelle que le mythe n’est pas un reflet du réel, mais un archétype dans lequel le spectateur ne peut qu’en partie s’identifier. Dans cette tragédie sur le pouvoir et ses compromissions, il n’y a pas de leçon immédiate ou d’actualisation facile à trouver, juste à se laisser saisir.

 

D’où vient alors ce sentiment éprouvant d’un long ennui ? Peut-être d’un excès d’érudition qui a présidé à l’écriture de cette Thébaïde : la pièce est bavarde et, dès les premiers instants, le narrateur-bonimenteur Yohann Mateo Albaladejo perd son auditoire dans les arcanes de la lignée labdacide. Je me suis surpris à faire le vœu que cet Anamnèse (« qui fait mémoire ») soit un peu amnésique !

 

Pire, je soupçonne Bonin d’un peu de cruauté envers son public : son sujet est difficile, assez éloigné de nos références communes, servi par une langue soutenue, dans une mise en scène gesticulante (Serge Poncelet pourrait d’ailleurs occuper un peu moins l’espace). Les comédiens, oubliant parfois les contraintes qu’impose le masque, négligent aussi de se faire entendre : Marie Delmarès, notamment, enfouit dans les replis de son masque certaines de ses répliques ou les débite à toute allure. Le masque alors ne porte plus ni n’amplifie la voix mais l’altère. Mais, pour être tout à fait honnête, il faudrait préciser que, ce soir-là, ce jeu un peu tendu pourrait s’expliquer par un retard de plus d’une demi-heure dû à des problèmes techniques.

 

Forte d’une expérience de près de trente ans, la compagnie du Château-de-Fable s’adresse avec cette Thébaïde à un public averti, appréciant la culture à la mesure de son aridité. Aux masos du ciboulot, en somme. Souhaitons-leur de rendre accessibles leurs trouvailles à un plus large auditoire. 

 

Olivier Pradel

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* Mur de fond de scène dans le théâtre antique.


Thébaïde ! Fils d’Œdipe !, de Claude Bonin, d’après Racine et Sophocle

Compagnie du Château-de-Fable • 35, rue Cler • 75007 Paris

01 64 04 68 97 ou 06 24 30 02 57

eliane.gouery@wanadoo.fr

Mise en scène : Claude Bonin

Avec : Bénédicte Jacquard (Jocaste), Serge Poncelet (Créon), Marie Delmarès (Antigone), Cédric Revollon (Étéocle, Polynice), Yohann Mateo Albaladejo (Anamnèse ou le narrateur)

Scénographie : Michel Hellas

Lumières : Fabrice Theillez

Costumes : Marielle Thiébault

Maquillage : Odile Fourquin

Accessoires : Franck Lagaroje, Jean Opfermann

Régie : Lilia Aruga

Administration : Éliane Gouéry

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 48 08 39 74 ou www.epeedebois.com

Du 20 octobre au 1er novembre 2009, mardi, mercredi et samedi à 21 heures ; jeudi et vendredi à 19 heures ; le dimanche à 18 heures ; relâche le lundi

Durée : 1 h 40

18 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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