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9 août 2010 1 09 /08 /août /2010 13:19

Théâtre de Bussang : l’utopie « par l’art et pour l’humanité »


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Grande bâtisse aux allures de grange, navire retourné échoué au cœur des massifs vosgiens, le Théâtre de Bussang dans son corps de bois, « style forestier », est arrangé comme une église. De longues travées alternent avec les bancs en bois, face à une grande scène percée au fond de deux portes coulissantes. Elles donnent sur un coteau herbeux fendu par un sentier et planté d’arbres, un horizon symbolique, magique. Le Théâtre du Peuple a un credo, il surplombe la scène depuis cent quinze ans : par l’art et pour l’humanité.

La nature et le peuple

L’humanité ? Elle s’allonge sur les grandes pelouses qui bordent la bâtisse, à boire un bon voyou, du vin blanc d’Alsace, à discuter autour d’une tarte aux myrtilles (ah ! les myrtilles) à pique-niquer en famille, entre amis. Habitants de la ville (ils ne sont pas plus de 2 000) et de la région, touristes de passage (20 % des spectateurs ne viennent pas du Grand Est), passionnés en expédition (Bussang n’est pas si loin de Paris : quelques heures de train), amis des comédiens, professionnels, des habitués pour beaucoup : les quelque 900 personnes que le théâtre peut accueillir viennent de tous les horizons… observer le même : celui, symbolique, qui s’ouvre lorsque les portes du fond de scène sont déverrouillées. Cet instant magique clôt chaque spectacle, rituellement. Rituelle aussi la participation à part égale de comédiens amateurs et de professionnels. Le Peau d’âne, écrit et mis en scène par Olivier Tchang-Tchong, présenté cette année, ne fait pas exception.

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Théâtre du Peuple

En 1892 déjà, Maurice Pottecher, le fondateur du théâtre, monte dans un pré, pour les Bussenets et pour célébrer le centenaire de la République, Un médecin malgré lui en patois vosgien. Un succès. Il donne corps à l’idée de créer un « autre » théâtre. En 1895, naît sous l’impulsion du jeune Pottecher âgé de 28 ans le Théâtre du Peuple, matérialisation d’un art « pour l’humanité », populaire, que théoriseront ensuite Firmin Gémier, créateur du premier TNP, ou Jacques Copeau qui affirme vouloir « élever sur des fondations absolument intactes un théâtre nouveau ». Est représenté en première le Diable marchand de goutte, pièce qu’il a écrit et qu’il fait jouer par des ouvriers et des ouvrières de la filature dirigée par son frère, tentant « pacifiquement cette œuvre révolutionnaire : affranchir l’art dramatique en travaillant à libérer la pensée populaire ; le sortir de la prison où l’ont enfermée l’égoïsme des castes, les traditions d’un monde blasé et les préjugés de la mode, pour le ramener en face de la nature et du peuple, pour lui faire retrouver à sa source primitive, la fraîcheur, la pureté et la santé ».

L’ère Pottecher

Fils de riches tisserands, Maurice Pottecher fait ses études à Paris, où il fréquente Alphonse Daudet et Marcel Schwob, se lie d’amitié avec Paul Claudel ou Jules Renard mais aussi Romain Rolland. Chroniqueur, il écrit contes, nouvelles, poèmes et critiques… mais le succès ne vient pas et, dégoûté par un milieu littéraire parisien « gâté » et ingrat, il rejoint sa ville natale de Bussang et monte ici ses premières pièces. Au Diable marchand de goutte succèdent notamment C’est le vent !, une comédie villageoise, la Passion de Jeanne d’Arc, un drame, le Lundi de la Pentecôte, une comédie, et la Reine Violante, une tragédie, toutes deux jouées à nouveau dans un montage réalisé par Philippe Berling à l’occasion du centenaire du théâtre.

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Théâtre du Peuple

Avec la guerre 1914-1918, l’utopie Bussang prend fin. Mais le théâtre rouvre ses portes en 1921. En 1946, Maurice Pottecher, le « padre », passe la direction à Pierre Richard-Willm, une vedette de cinéma. En 1956, le padre crée sa dernière pièce : l’Empereur du soleil couchant. Il meurt en 1960. Une stèle dressée au fond du jardin du théâtre rappelle qu’il repose aux côtés de son épouse Camille de Saint-Maurice. Pierre Richard-Willm meurt en 1983, il est inhumé dans le cimetière. L’allée qui mène au théâtre porte son nom. Leur succède Pierre Chan, qui confie en 1976 le Théâtre de Bussang à une association, dont il est président jusqu’à sa mort, en 2004.

Bussang tient bon

Aujourd’hui la structure associative demeure, le bâtiment appartient à l’État, et des résidences artistiques de trois ans, renouvelables une fois, sont occupées notamment par François Rancillac, Philippe Berling, Jean-Claude Berrutti, Christophe Rauck… Aujourd’hui, Pierre Guillois, nommé en 2005, achève son deuxième « mandat » à Bussang. Il monte le Gros, la Vache et le Mainate. Opérette barge.

Classé Monument historique depuis 1975, le vaisseau Bussang bénéficie de multiples travaux : création d’un atelier de décor en 1986, reconstruction de l’entrée en 1994, rénovation de la cage de scène, en 2010. Ainsi rénové, fort de sa fréquentation croissante (23 500 spectateurs en 2009, meilleure année après 2008) et de la fidélité de son public (avec un remplissage à près de 80 %), car le virus se transmet « de génération en génération » selon Pierre Guillois, l’utopie Bussang tient bon. « Le Théâtre du Peuple se dresse sur le granit au flanc de la montagne, tourné vers le levant, immobile au souffle des bises et attendant patiemment, quand l’hiver jette sur lui sa neige, le retour infaillible de l’été et du soleil », aimait croire le padre. 

Cédric Enjalbert


Théâtre du Peuple, de Bussang

http://www.theatredupeuple.com/site.html

« Et Bussang, c’est loin ? Non. En train, depuis la gare de l’Est, à Paris, vous êtes à Remiremont en 2 h 40 (www.voyages-sncf.com). De là, un bus vous mène directement à bon port (http://www2.cr-lorraine.fr/metrolor/ligne_8.htm). Bref, de porte à porte, Paris-Bussang, c’est un saut (de joie).

Voir aussi l’article de Jean-Pierre Thibaudat paru dans Libération à l’occasion du centenaire du Théâtre : http://www.liberation.fr/culture/0101148508-cent-ans-bon-sang-de-bussang-le-theatre-du-peuple-fete-son-centenaire-avec-vue-sur-la-foret-vosgienne-le-lundi-de-la-pentecote-la-reine-violante-de-maurice-pottecher-au-reve-de-gosse-de-serge-valetti

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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