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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 16:49

Vivre libre et partir !


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Toujours aussi fasciné par la musique américaine du xxe siècle, Jean Lacornerie reprend au Théâtre de la Croix-Rousse le premier opéra d’Aaron Copland, « The Tender Land », une production de l’Opéra de Lyon, dont il signe la mise en scène et Philippe Forget la direction musicale.

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« The Tender Land » | © Michel Cavalca

Le propos de The Tender Land est d’une simplicité évangélique. Le librettiste Erik Johns n’est pas John Steinbeck, mais un homme candide qui raconte – on pourrait dire qui prêche comme à l’école du dimanche – l’histoire d’une pauvre famille de métayers de l’Alabama des années trente. Principaux personnages : Ma Moss, la mère, ses deux filles, et Grandpa Moss, le grand-père. À la veille de la cérémonie de remise des diplômes de fin d’études de la fille aînée Laurie, qui aspire à quitter la ferme, deux vagabonds, Martin et Top, se présentent pour demander du travail. Quoique soupçonnés, à tort (mais on ne le saura qu’à la fin), d’avoir agressé sexuellement une jeune fille de la région, les deux hommes décident de séduire Laurie… Mais quand celle-ci, follement éprise de l’un d’eux, le supplie de l’emmener avec lui, ils quittent la ferme au plus vite, sans elle. Elle partira cependant, seule, pour mener sa propre vie. Au grand désespoir de sa mère, tiraillée entre acceptation et impuissance.

On reste ébahi par le récit de cette pastorale tranche de vie, quand on sait que l’auteur du livret et le compositeur se sont inspirés pour créer leur opéra du livre de l’écrivain James Agee et des photographies de Walker Evans qui l’illustraient. Cet ouvrage, créé en immersion totale dans le monde misérable des fermiers blancs, avait pour projet de rendre compte de leur existence sordide, conséquence tragique de la grande crise économique des années trente. La réduction de l’intrigue de l’opéra à un mélodrame digne d’une séance de catéchisme a du mal à passer.

Pour mettre en scène cette fable étique, Jean Lacornerie a choisi d’employer les grands moyens : importante scénographie, ensemble de maquettes pour jouer avec de minuscules marionnettes, caméra mobile circulant sur le plateau, mouvements de grands rideaux-écrans, projections d’images et des visages des personnages. La dramaturgie cumule écriture théâtrale, écriture marionnettique et écriture cinématographique. Il en résulte une multiplication de cadrages et de décadrages qui donne le tournis au spectateur. On se trouve empêché à de nombreuses reprises de se concentrer sur les situations, les personnages, et rares sont les moments où l’émotion peut s’installer. De surcroît, le surtitrage en français du texte chanté en anglais (on se demande au fait pour quel bénéfice) souligne la minceur du propos.

Laurie et Laure

Heureusement, il y a Laure Barras, magnifique interprète du rôle de Laurie, la jeune fille avide d’indépendance. Quand elle échappe à la caméra qui l’écrase en gros plan, quand elle n’a pas à s’effacer derrière sa réduction en marionnette, elle donne le meilleur d’elle-même. Seule à l’avant-scène pour dire son mal-être ou seule encore, au lointain, repoussant les portes de la grange qui font obstacle à sa liberté, son corps, sa voix nous sont enfin donnés pour qu’elle puisse incarner vraiment son bouleversant personnage. Ces scènes sont des moments de plaisir intense qui permettent de ressentir le drame de cette femme éduquée malgré ses origines misérables, de recevoir pleinement les émotions intimes qui la traversent, entre pulsions du désir amoureux et volonté de maîtriser son choix de vie. En salopette rustique ou en robe de fête, avec une voix agile et palpitante, elle s’impose dans tous les registres de la partition aux accents jazzy, folk ou hérités de Darius Milhaud. Laure Barras évite que le spectacle ne se disperse, aidée finement en cela par le talent des musiciens de l’orchestre de l’Opéra de Lyon, que dirige avec intelligence et délicatesse Philippe Forget.

Mais ce qui domine au terme de la représentation, c’est un sentiment de frustration. Trop de moyens scéniques appliqués à un contenu discutable nuisent à la qualité de la réalisation. Aaron Copland et Erik Johns ont édulcoré la force des documents qui les ont inspirés. Maccarthysme oblige ? On ne peut que regretter que Jean Lacornerie ne se soit pas plus engagé pour densifier leur propos au moment où dans notre pays nombreux sont ceux qui vivent avec angoisse et soumission les effets cruels d’une crise économique presque aussi terrible que celle qu’ont connue les États-Unis au siècle dernier. La réalisation de The Tender Land aurait peut-être gagné à ne pas se satisfaire d’une description trop distancée de pauvretés insupportables et de détresses intérieures ravageuses. 

Michel Dieuaide


The Tender Land, opéra en trois actes d’Aaron Copland (1954)

Version de chambre pour treize instruments de Murry Slidin

Livret : Erik Johns

Direction musicale : Philippe Forget

Orchestre, chœurs et studio de l’Opéra de Lyon

Mise en scène : Jean Lacornerie

Avec : Laure Barras (Laurie Moss), Lucy Schaufer (Ma Moss), Odile Bertotto (Beth Moss), Stephen Owen (Grandpa Moss), Rémy Mathieu (Martin), Toby Girling (Top), Brian Bruce (Mr Splinters), Alexandra Guerinot (Mrs Splinters), Paolo Stupenengo (Mr Jenks), Sharona Applebaum (Mrs Jenks)

Scénographie : Bruno de Lavenère

Costumes : Robin Chemin

Chorégraphie : Thomas Stache

Lumières : Bruno Marsol

Images : Seb Coupy

Marionnettes : Émilie Valantin

Assistant à la mise en scène : Nicolas Pierson

Directeur technique : Gilles Vernay

Régisseur de scène : Clothilde Lenfant

Régisseur technique : Nathaly Rouquet

Régie d’orchestre et des chœurs : Ophélie Bazola

Régie plateau : Pascal Belmondo, Guillaume Faure, Yves Gomet, Mathieu Hubert

Régie son : Bertrand Maia

Régie lumière : Christophe Braconnier, Sandrine Chevallier

Régie vidéo : Jérôme Biarrat

Habilleuses : Sylvie Gélibert, Sara Roudaire

Maquillage et coiffure : Claire Monnet, Julie Brenot

Production : Opéra de Lyon, en coproduction avec La Renaissance-Oullins et Ecuador

Coréalisation : Théâtre de la Croix-Rousse

Décors et costumes réalisés par les ateliers de l’Opéra de Lyon

Théâtre de la Croix-Rousse • place Joannès-Ambre • 69004 Lyon

Tél. 04 72 07 49 49

www.croix-rousse.com

Représentations : du 1er au 8 février 2014 à 20 heures et le 9 février à 15 heures

Durée : 1 h 40

En anglais surtitré en français

Tarifs : de 30 € à 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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