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11 octobre 2009 7 11 /10 /octobre /2009 16:57

Quand on pense la danse…


Par Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


Le spectacle, « The Song », d’Anne Teresa De Keersmaeker, a déjà fait couler beaucoup d’encre. Les adeptes de la chorégraphe sont venus à Paris, au Théâtre de la Ville, en juin et juillet derniers, mais, beaucoup, paraît-il, sont partis excédés, évacuant la salle sans grande gêne. Le bruit avait-il couru jusqu’aux portes de Nîmes ? À croire, puisqu’en ce mercredi 7 octobre 2009, pour la seconde représentation, on ne peut pas dire que la salle était comble. Certains, même, ont emprunté la sortie sans discrétion. Vraiment, le tournant opéré par De Keersmaeker, même conséquent, était-il si insoutenable ? Nouvelle en terre « de keersmaerkienne », je suis venue, avec un regard naïf et malgré, il est vrai, des longueurs, des inégalités et l’inachèvement répété et lassant des fins, j’ai apprécié, dans le silence imposé, la mathématique des corps.

Quitte à être spectateur, encore faut-il savoir regarder. À l’école du spectacle, la chorégraphe nous apprend, par l’entremise d’une « petite leçon » de deux heures, à questionner la discipline qu’est la danse. Pour se débarrasser des présupposés et des attendus en la matière, il faut déjouer les repères. Ainsi, la scène éclairée nous laisse-t-elle le temps de prendre la mesure de ce qui est à venir : les murs du théâtre tels qu’en eux-mêmes, un plateau constitué de sept panneaux blancs, un vélum-film aluminium translucide. Beauté de l’épure. Voici le propos.

Un danseur, là, devant nous, entame ses premiers pas. Mais ne voit-il pas que la salle est encore éclairée, que rien ne nous a prédisposés tout à fait à assister à ce qui va se jouer. Abrupt commencement. C’est étonnant comme cela peut être dérangeant cette absence de magie inaugurale, tout comme l’entrée de la bruiteuse, plus tard. Qui est donc cette femme, se dit-on, qui traverse le plateau, sans crier gare et sans effet de grâce. Une incohérence dans la distribution ? Non, tout simplement, un efficace outil de distanciation. Et, notre danseur, comme ses futurs comparses, semble là, devant nous, comme à la ville, en jeans et baskets. En vérité, l’absence de décorum est plus que volontaire. Voilà l’éclairage à présent qui est de la partie. Espiègle, il se joue, tout autant, de ce qui devrait advenir.

Alors que notre esprit, aux premières successions de lumière et de noirs, se prépare déjà à une tranquille régularité, bien vite, il doit subir les décalages intempestifs et, par conséquent, s’étonner. Encore, si l’intention n’était pas suffisamment évidente, peut-on s’attacher au parcours du premier danseur. Une trajectoire entamée se trouve, dans l’obscurité de la scène, fortement déviée, ne nous laissant voir que son début et sa fin, mais non le point de déviation, invisible au regard. Apprendre à regarder, c’est posséder la faculté de s’interroger, semble nous susurrer la chorégraphe. À l’orée du spectacle, il s’agit d’éveiller le sens de la vue. N’est-ce pas ce que suggèrent les danseurs, présents sur le plateau, à la fois observateurs et participants ? Voici réunis tous les ingrédients d’une mise en abyme, d’un miroir qui a la danse pour son propre objet d’étude.

Il est des scènes de groupes comme des nuées d’oiseaux, virevoltant dans l’immensité du plateau. Il est des face-à-face où l’on se cherche et se recherche : mouvement circulaire des épaules, balancement des hanches, courses qui font se rencontrer et s’échapper les corps. C’est une constante de chassés-croisés, comme une circulation d’électrons, une possibilité de combinatoires façonnant sans cesse de nouveaux ensembles. Paraphrasant la formule de Lavoisier, on pourrait dire : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». La danse, devant nos yeux, se donne comme matière et mouvement, comme des échappées aimantées.

Mais le plus beau dans ce jeu perpétuel du double est, véritablement, la dissociation du mouvement et de son nécessaire corollaire, le bruit. Miroirs l’un de l’autre, ils permettent une conscience aiguë et du rythme et du geste. Tantôt d’un pied chaussé frappant le sol, tantôt de ses doigts grinçant sur la matière du plateau, la bruiteuse, Céline Bernard, duplique le bruit assourdi des pas dansés. Et plus elle devient bruit, plus elle devient mouvement et danse. On en oublie les corps pour n’entendre plus que la conversation des pieds et du sol, pour ne plus s’attacher qu’à ce qui fait contact entre le danseur et l’espace.

Car l’espace aussi, élément primordial de la danse, est l’objet du discours de la chorégraphe. Le corps des danseurs de la compagnie Rosas sert à sa configuration géométrique. Ainsi en est-il quand, d’un petit carré, quelques membres forment, après un jeu d’intégration et de sorties, un nouveau carré, agrandi à la taille du plateau. Par des placements renouvelés, ils dessinent, finalement, la structure d’un losange. Que de cheminements, se dit-on, pour mettre en évidence les éléments formels les plus élémentaires. De Keersmaeker nous rappelle que la complexité est avant tout la maîtrise d’une grammaire de base. Au choix quasi constant du silence – hormis quelques emprunts aux Beatles, clin d’œil à un revirement esthétique – répond la scénographie minimaliste des plasticiens Ann Veronica Janssens et Michel François. Mais l’épure, là encore, n’est pas un frein à la poésie. Au contraire, elle en est l’émergence : ombres sur le plateau, bruissement d’une tête sous le voile flottant, coucher de vélum tel un soleil au crépuscule. Et pour achever l’œuvre, un trait lumineux qui, du plateau, rejoint la salle : dernier mouvement, dernier regard qui invite à continuer la réflexion. 

Fatima Miloudi


The Song, d’Anne Teresa De Keersmaeker

Compagnie Rosas

Chorégraphe : Anne Teresa De Keersmaeker

Scénographie : Ann Veronica Janssens, Michel François

Danseurs : Pieter Ampe, Bostjan Antoncic, Carlos Garbin, Matej Kejzar, Mikael Marklund, Michael Pomero, Igor Shyshko, Sandy Williams

Bruiteuse : Céline Bernard

Costumes : Anne-Catherine Kunz

Directrice des répétitions : Muriel Hérault

Dramaturgie : Claire Diez

Conseillers musicaux : Eugénie de Mey, Kris Dane

Conseiller au bruitage : Olivier Thys

Assistantes à la direction artistique : Anne Van Aerschot, Femke Gyselinck

Coordination de la production : Johan Penson, assisté de Tom Van Aken

Techniciens : Simo Reynders, Jan Herinckx, Davy Deschepper, Bardia Mohammad, Wannes De Rydt, Jitske Vandenbussche

Son : Alex Fostier, Juliette Wion

Photo : Herman Sorgeloos

Production Cie Rosas

Coproduction : De Munt-La Monnaie, Théâtre de la Ville, Grand Théâtre de Luxembourg, Concertgebouw Brugge

Théâtre de Nîmes • 1, place de la Calade • B.P. 1463 • 30017 Nîmes cedex

Réservations : 04 66 36 65 00

Le 6 octobre 2009 à 20 heures et le mercredi 7 octobre 2009 à 19 heures

Durée : 1 h 50

22 € | 20 € | 13 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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