Samedi 9 juin 2012 6 09 /06 /Juin /2012 16:51

La société de consommation crucifiée


Par Margot Boisier

Les Trois Coups.com


Ouvertement provocateur, le spectacle « The End » nous donne à voir la mort sous son aspect le plus angoissant. Replaçant la mort dans le contexte actuel de marchandisation globale qui est notre lot quotidien, le discours du Babilonia Teatri est radical, et nous le prenons en pleine figure.

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« The End » | © Sara Castiglioni

De nos jours, la consommation s’impose comme nouvelle religion. Acquérir des biens matériels et satisfaire ses plaisirs sont les objectifs de l’existence qui nous est partout dictée. La vieillesse, la maladie et la mort sont, elles, occultées pour laisser place à la toute-puissance de l’ego. On se rêve alors invincible, et c’est cela que ce spectacle vient remettre en question. Valeria Raimondi, seule dans cette espèce de no man’s land qu’est la scène, visite un à un les aspects les plus dérangeants de la réalité d’une existence limitée. À mi‑chemin entre prière et manifeste politique, elle scande ce texte impitoyable comme on brandit une bannière et explique pourquoi elle ne veut pas du type de mort qu’on nous propose dans ce monde.

L’influence du metteur en scène Rodrigo García, que le Babilonia Teatri revendique, se fait sentir dans le jeu de la comédienne qui fait entendre une langue crue, des mots qui fusent, claquent, choquent. Les paroles sont dites sans concession, sans émotion, sans pathos, juste en gorgeant les mots de l’énergie qui leur convient. Ici, point de dramatisation, mais un témoignage brut du questionnement existentiel fondamental : qu’est‑ce que la mort ? Les masques tombent. On est chacun face à soi‑même et à l’angoisse des angoisses : la finitude humaine.

Le décor vient en rajouter à l’aspect provocateur de la mise en scène : au début, un frigo et des cordes de clocher qui traversent l’espace de jeu ; à la fin, un Christ crucifié au centre de la scène, encadré par deux têtes d’animaux, l’âne et le bœuf. Le Babilonia Teatri reconstitue ainsi la scène pieuse de la Nativité, mais ici comme pour célébrer la mort plutôt que la vie. Ces trois cadavres imposent leur présence et emplissent l’espace d’une atmosphère de cauchemard.

L’ironie émancipatrice

Le texte est plein d’ironie et dénonce les subterfuges qu’on utilise pour tenter de tromper la mort : « Je crée mon profil post‑mortem sur Facebook, le corps meurt, le profil reste ». Entre surmédiatisation et tabou ultime, la société se contredit elle‑même, et nous met dans une posture ambiguë et perverse. La mort est partout, mais jamais elle ne nous concerne. Dans The End, on se moque de ce double jeu : la mort apparaît tantôt comme une attraction spectaculaire, comme une curiosité délectable, tantôt comme un monstre maléfique dont il ne faut pas parler, auquel il ne faut même pas penser. Valeria Raimondi démonte toutes les caricatures et tous les fantasmes que la vie crée pour oublier la mort. On est saisi par la pertinence du propos.

Elle nous raconte combien la vulnérabilité humaine est précieuse. Combien les aspects imparfaits de la vie peuvent être beaux. Un texte d’une justesse impitoyable qui vient mettre le doigt là où ça fait mal : « Je ne veux pas dormir dans un lit d’hôpital. Je ne veux pas avoir une poche pleine de pisse accrochée à mon lit. Je ne veux pas être massée par des mains professionnelles. Je veux qu’on caresse mes rides. ». Ce « je », c’est celui que chacun de nous tente de faire taire quand le vertige de l’existence l’envahit. Le propos est si concret, si précis, qu’il touche un à un les spectateurs, devenant alors progressivement universel. Certains rient, certains sont en colère, certains sentent leur gorge se serrer : quelle que soit notre façon de réagir, nous sommes bouleversés. 

Margot Boisier


The End, de Valeria Raimondi et Enrico Castellani / Babilonia Teatri

Babilonia Teatri • via M.-K.-Gandhi 34 • 37050 Oppeano Vr

Site : www.babiloniateatri.it

Courriel : info@babiloniateatri.it

Mise en scène : Valeria Raimondi, Enrico Castellani

Production 2011, Babilonia Teatri, C.R.T. (Centro di recerca per il teatro), Milan, en collaboration avec Operaestate Festival Veneto e Santarcangelo 40, et avec l’aide de Viva Opera Circus

Avec : Valeria Raimondi, Enrico Castellani, Luca Scotton, Francesco Speri

Scénographie : Babilonia Teatri / Gianni Volpe

Son et lumières : Babilonia Teatri / Luca Scotton

Costumes : Babilonia Teatri / Franca Piccoli

Traduction et surtitrage : Maïté Delau‑Wendt

Administrateur de la compagnie : Alice Castellani

Dans le cadre de la 7e édition du Festival Premières, à Strasbourg, du 7 juin au 10 juin 2012

T.N.S. • espace Klaus-Michael-Grüber • 18, rue Jacques‑Kablé • 67000 Strasbourg

Site du festival : www.festivalpremieres.eu

Site du théâtre : www.tns.fr

Courriel de réservation : billetterie@tns.fr

Réservations : 03 88 24 88 24

Jeudi 7 juin 2012 à 20 h 30, vendredi 8 juin 2012 à 18 heures

Durée : 1 heure

En italien surtitré en français

20 € | 16 € | 10 € | 8 € | 5,50 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2013 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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