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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 16:36

La danse de la veuve noire


Par Trina Mounier

Les Trois Coups.com


Dans un tout petit théâtre au nom étrange, L’Uchronie, qui vient d’ouvrir à Lyon à deux pas de L’Élysée, Valentin Traversi nous transporte dans l’univers absurde et noir de l’auteur belge Paul Emond, offrant par la même occasion à Karin Martin‑Prevel un rôle à sa mesure…

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« Tête à tête » | © Denis Rion

C’est en effet une performance à laquelle se livre cette comédienne (que l’on sait excellente), seule en scène pendant une heure de rang. Seule ? Pas tout à fait, car dans cette chambre d’hôpital un corps presque immobile, celui de son mari, est allongé. Il sera tour à tour son confident, son spectateur et surtout son souffre-douleur muet. Il la suit des yeux, parfois s’en détourne pour se recroqueviller sous les draps, mais le public ne verra son regard qu’à la fin. Une fois aussi, il se lèvera pour sortir de la pièce et y revenir peu après. Bizarre : il marche, donc, mais ne dit mot. Et à quoi sert le fauteuil roulant non loin ? Pourquoi ? L’auteur nous met sur la piste d’une amnésie… Il nous parle d’un accident de voiture…

Mais ceci n’explique pas les contradictions présentes dès le décor. Tout est blanc dans cette salle, y compris la blouse que porte la femme qui, face à nous et le sourire aux lèvres, essuie le visage du malade avec brutalité. Le ton est donné. Celle qui se révélera être l’épouse de l’homme couché (elle va très rapidement quitter le costume) a tout de l’infirmière sadique, de la fausse bonne âme bien décidée à utiliser son pouvoir et à régler ses comptes. Commence alors une heure de réquisitoire contre celui qui lui a, dit-elle, volé sa vie, l’a humiliée, flouée, trompée, ce qui l’autorise, elle, dès lors, à se venger, à abuser d’une supériorité fort opportunément retrouvée grâce à cet accident qui lui livre dans un lit, désarmée, sa victime.

L’enfer du mariage

La mise en scène de Valentin Traversi n’écarte aucune piste, n’éclaircit aucune obscurité. On ne saura pas si cette Lucienne a bien tué sa rivale Liliane ou si elle l’a rêvé, de même qu’on ignore quelle part de comédie (ou de refus) se cache dans l’attitude de celui qui se tait. S’il est capable de se lever et de sortir seul, pourquoi ne se défend-il pas ? Pourquoi accepte-t-il d’être jeté sur le fauteuil roulant ? À quel degré participe-t-il à son propre étouffement ? Quelle culpabilité, quel masochisme le hante-il ? À moins qu’il n’ait capitulé définitivement… Le metteur en scène laisse ouvert le texte, en démontrant au passage la subtilité.

Quant au jeu de Karin Martin-Prevel, il est éblouissant. Elle parle, parle, parle sans cesse, maîtrisant parfaitement cette logorrhée haineuse parfois interrompue un instant par quelques pas de danse. Habillée de noir comme une veuve, toute-puissante, elle a tout de la mante religieuse. Son visage passe de la séduction à la grimace, dit le froid calcul, la rancune tenace, la folie d’une parole qui tourne en rond parce que rien ne l’arrête.

Voici assurément un beau spectacle qui permet de découvrir un auteur proche d’un Ionesco. 

Trina Mounier


Tête à tête, de Paul Emond

Cie Traverses • 320, avenue Berthelot • 69008 Lyon

04 75 88 26 08 • 06 82 10 85 09

www.compagnietraverses.com

cietraverses@yahoo.fr

Mise en scène : Valentin Traversi

Interprétation : Karin Martin-Prevel, Valentin Traversi

Lumières : Clément Patard

Théâtre de l’Uchronie • 19, rue de Marseille • 69007 Lyon

Réservations : 04 37 65 81 61

www.theatredeluchronie.fr

Les 15, 16 et 17 octobre 2014 à 20 h 30, le 18 octobre à 17 heures et 20 h 30

Durée : 1 heure

14 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans Rhône-Alpes | 2014-2015
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