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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 22:09

Joyeux spleen


Par Michel Dieuaide

Les Trois Coups.com


Merveilleuses étrennes théâtrales aux Célestins de Lyon où le collectif berlinois Familie Flöz présente, sous masques et sans paroles, une cocasse et mélancolique rêverie sur les magies du théâtre, intitulée « Teatro Delusio ». Trois comédiens incarnant vingt-neuf personnages avec la virtuosité de prestidigitateurs réalisent une exceptionnelle performance pleine de drôlerie, de sensibilité et de poésie.

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« Teatro Delusio » | © D.R.

Devant nous, ce qui d’habitude est derrière. Le décor visible est celui des coulisses. Juste par la musique, les entrées et sorties des personnages et les clameurs du public se devinera une scène où se déroulera une suite de séquences qui citent l’opéra, le concert symphonique, le spectacle chorégraphique, le vaudeville, une pièce de cape et d’épée. Donc, vraiment devant nos yeux, un inénarrable trio de techniciens de plateau : un bon, rêveur, une brute, fragile, un truand, au cœur tendre. Chacun vaque distraitement, frénétiquement ou mollement à la préparation de la représentation. Mais, soudain, suite à une maladresse technique, un court-circuit fracassant plonge les coulisses dans l’obscurité. Une touchante marionnette manipulée avec tendresse et respect par les trois régisseurs s’envole. Merveilleuse Alice, sans âge, sorte d’âme immaculée du théâtre, elle semble naître et mourir à la fois pour nous entraîner au pays des merveilles dramatiques. Ce moment quasi inaugural du spectacle respire la poésie. Alice reviendra tout au long de la représentation quand il s’agira de renouer avec l’essence même du théâtre : mort et résurrection confondues.

Humanité d’abord

Dès lors, sur un rythme échevelé, que viennent briser d’intenses moments de répit quand les personnages semblent perdus dans leurs rêveries, le Teatro Delusio de Familie Flöz fait la magistrale démonstration de son amour du théâtre et de l’histoire du théâtre. Au cœur de cette démonstration, il y a ce choix de mettre en avant des techniciens, hommes fragiles qui, à force d’être toujours dans l’ombre, libèrent par à-coups leur désir d’apparaître en pleine lumière. Et voici qu’ils s’emploient à incarner, entre autres, de fats solistes d’opéra, des musiciens d’orchestre symphonique narcissiques ou infirmes, un chorégraphe hystérique pelotant et vampirisant ses danseuses, un directeur de théâtre grandiloquent, un acteur hyperphysique s’imaginant en superhéros terrassant tous ses adversaires au poing, à l’épée ou au pistolet, un éternel amoureux pressant sur sa bedaine peu séduisante une rose qu’on lui refuse toujours.

Ce qui émeut profondément, c’est la volonté du metteur en scène Michael Vogel de rendre toute leur humanité à ceux qu’on considère dans les mauvais théâtres comme des gens de peu. Sans complaisance ni angélisme, n’hésitant pas à manier une ironie fine et amère, Michael Vogel nous dit qu’au théâtre la technique ne suit pas comme l’intendance aux armées. Ses personnages masqués, dont l’expressivité conjugue l’humour de la commedia dell arte et la douleur des figures de l’expressionnisme allemand, s’imposent en attachants et indispensables vecteurs de l’action théâtrale. Le talent de Hajo Schüler comme facteur des masques contribue grandement à ce résultat. Ainsi, grâce à un jeu parfaitement maîtrisé ou volontairement chaotique, se trouvent suspendues les inégalités qui pourrissent la vie quotidienne d’un théâtre. Le droit d’être soi-même, la possibilité d’exprimer ses fantasmes, la volonté de se révolter contre la hiérarchie abusive irradient les situations de Teatro Delusio. À titre d’exemples, le pas de deux entre le technicien rêveur et une ballerine, la rencontre tout en rythme entre le régisseur sportif et la femme de ménage ou l’accouchement du machiniste au cœur tendre dans les bras de sa cantatrice aimée sont des sommets tragi-comiques de ce spectacle.

À ce stade, il n’est pas indispensable de poursuivre la description et l’analyse de la représentation. Ce serait priver le public du plaisir de la découverte. Familie Flöz a le formidable talent de n’éloigner personne de la réception de son travail artistique. Les aventures scéniques de Bob, Bernd et Ivan, à savoir les fantastiques comédiens Björn Leese, Hajo Schüler et Michael Vogel, font d’eux nos frères et sœurs humains qui vivent avec nous. Maîtres dans l’art de l’illusion et de la désillusion, ils nous ravissent parce qu’ils nous renvoient une image délicate et sensible de notre vulnérabilité, de notre envie de nous dépasser, de notre besoin d’être reconnus pour ce que nous sommes. Une dernière et importante remarque pour motiver encore plus les futurs spectateurs : la musique, les éclairages, les costumes et accessoires participent également à l’extraordinaire qualité de cette traversée intime de l’univers de la scène théâtrale visible et invisible. 

Michel Dieuaide


Teatro Delusio, de Familie Flöz, créé par Paco Gonzalez, Hajo Schüler, Michael Vogel, Björn Leese

Mise en scène et scénographie : Michael Vogel

Avec : Björn Leese, Hajo Schüler, Michael Vogel

Masques : Hajo Schüler

Son : Dirk Schröder

Lumière : Reinhard Hubert

Costumes : Eliseu R. Weide

Coproduction : Familie Flöz, Theaterhaus Stuttgart, Arena Berlin

www.floez.net

Diffusion : DdDames, www.dddames.eu

Les Célestins • 4, rue Charles-Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Billetterie : 04 72 77 40 00

Du 17 au 29 décembre 2013

Horaires : 20 heures, mercredi 18, samedi 21 et 28 à 16 heures et 20 heures, dimanche et mercredi 25 à 16 heures

Relâche : le lundi

Durée : 1 h 30

De 9 € à 35 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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