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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 18:29

Débora Russ : élégance

et sensualité


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Divas du monde est une nouvelle série de concerts de l’Opéra de Rennes. La chanteuse Débora Russ l’a inaugurée en interprétant avec chaleur et talent des tangos intemporels.

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Débora Russ |  © D.R.

La nouvelle série de concerts de l’Opéra de Rennes se veut un pont entre les musiques traditionnelles du monde entier, savantes ou populaires, et l’opéra. La mythologie des divas, ces grandes interprètes vénérées du public à l’égal des déesses antiques, leur est commune. Débora Russ, née en Argentine, fait partie de cette longue lignée de chanteuses qui ont fait aimer le tango aux publics de l’Europe entière. C’est elle qui ouvrira cette série. On pourra ensuite entendre Lucilla Galeazzi, grande prêtresse du chant populaire italien, de Bella ciao, à la tarentelle et aux mélodies napolitaines jusqu’à une certaine chanson engagée, sociale et politique dont la tradition persiste en Italie. Et pour terminer cette saison, l’Opéra de Rennes accueillera Dorsaf Hamdani, cette Tunisienne interprète d’Oum Kalsoum, diva vénérée de tout le monde arabe.

Le programme interprété par Débora Russ est presque entièrement tiré de son dernier album Tangos pendientes, « tangos en suspens », produit par Accords croisés et distribué par Harmonia mundi. C’est un très bel objet qui comprend un livret très complet et agréablement présenté. Avec ces tangos pendientes, Débora Russ s’éloigne de son terrain habituel de prédilection, la création contemporaine, sans pour autant nous offrir un florilège ou une anthologie destinée à un hommage particulier. Ces tangos, tirés de différentes époques et plus ou moins connus, correspondent à des titres que les amis de la chanteuse aiment ou aimeraient l’entendre interpréter. On y retrouve cependant toute la gamme des thèmes habituels du tango.

Visage de madone

L’artiste fait son entrée avec Garras (« Griffes ») d’Anibal Troilo et José Maria Contursi. Sa haute silhouette est mise en valeur par une tenue très sobre : pantalon ajusté aux reflets dorés et chemisier noir. Son visage de madone est sagement encadré de cheveux portés mi-longs. Sa voix d’alto aux graves profonds fait merveille dans cette pièce sombre où perce la douleur. Après un court prélude au bandonéon (Victor Vilena) et à la guitare (Alejandro Schwartz), c’est l’entrée de la contrebasse (Bernard Lanaspèze) et de la voix pour Fruta amarga (« Fruit amer ») d’Homero Manzi et Hugo Gutierrez. Malgré son titre, le climat de cette pièce est plus clair avec quelques accents assez âpres tout de même. Débora Russ l’interprète avec beaucoup de sensibilité et sait trouver des inflexions d’une grande délicatesse.

debora-russ-300 brounchSuivent deux pièces de celui qui est sans doute le compositeur préféré de Débora Russ, le grand Astor Piazzola, sur des textes de Jorge Luis Borges. Dans el Titere (« la Marionnette »), chanson très expressive, Débora Russ fait montre d’un sens du geste et du mouvement très sûr. C’est sur le ton de la confidence, en revanche, et mezzo voce qu’elle aborde la petite épopée de Jacinto Chiclana dans une sorte de récitatif dont la montée dramatique s’enfle peu à peu avant de décroître jusqu’à la fin. On retrouvera plus tard ce mélange de récitatif et de chant, avec la même tension dramatique, dans le superbe Tormenta (« Orage »), texte très noir d’Enrique Santos Discepolo, le poète préféré de Débora Russ, qui en est également le compositeur.

Confession élégiaque

Un intermède purement musical tiré d’Astor Piazzola met encore plus en évidence la qualité du trio qui accompagne la chanteuse. Puis le programme reprend avec le grand classique Golondrinas (« Hirondelles ») d’Alfredo Le Pera et Carlos Gardel qui signent aussi Soledad (« Solitude »). Ces deux titres, par leur hésitation entre l’ombre et la lumière, permettent à Débora Russ, bien soutenue par le bandonéon et la guitare particulièrement, de mettre en valeur la richesse de sa voix et toute la finesse de son interprétation.

Que serait un spectacle de tango si on n’y chantait pas Buenos Aires ? Trois titres lui sont ici consacrés et peut-être même quatre si on compte le superbe Sur (« Sud ») des compères Annibal Troilo et Homero Manzi. Que Buenos Aires tenga voz (« Que Buenos Aires ait de la voix ») est, dans le registre grave, une confession élégiaque typique du nuevo tango des années 1970. La Cancíon de Buenos Aires (« la Chanson de Buenos Aires »), créée en 1932 par la grande interprète et compositrice Azucena Maizani, évoque le tango comme un élément d’identité pour celui qui se trouve loin de la patrie. Siempre se vuelve a Buenos Aires (« On revient toujours à Buenos Aires ») chante, lui, de façon affectueuse et ironique à la fois, le lien qui unit le Porteno et sa ville. La musique d’Astor Piazzloa met bien en valeur, par ses ruptures de rythme notamment, l’ambivalence de ces sentiments.

Il faut conclure en soulignant la grande cohésion qui règne dans ce quartette. La haute qualité des musiciens éclate tout spécialement dans les parties instrumentales et dans les morceaux qu’elle interprète avec un seul d’entre eux. De notre point de vue, la palme revient à Victor Vilena (bandonéon), dont le jeu chargé d’émotion ne cède jamais à la grandiloquence ni à la sensiblerie. Rendons aussi hommage à cette nouvelle initiative d’Alain Surrans, le directeur de l’Opéra : ses divas du monde sont en parfaite cohérence avec son souci de conquérir sans cesse de nouveaux publics pour sa maison. 

Jean-François Picaut


Tangos pendientes, par Débora Russ

http://www.debora-russ.com/

Alejandro Schwartz (guitare et arrangements), Victor Vilena (bandonéon), Bernard Lanaspèze (contrebasse). Sur l’album, c’est Mauricio Angarita, également signataire de certains arrangements, qui tient la contrebasse.

Œuvres de : Anibal Troilo, Hugo Gutierrez, Eladia Blazquez, Astor Piazzolla, Roberto Nievas Blanco, Enrique Santos Discepolo, Carlos Gardel, Azucena Maizani

Production : Accords croisés

Photo : © Brounch

Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de-Ville • B.P. 3126 • 35031 Rennes cedex

http://www.opera-rennes.fr/

Téléphone : 02 23 62 28 28

Durée : 1 h 10

25 € à 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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