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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 13:43

Le poilu au cœur tendre


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


La délicatesse et la variété des formes utilisées par Antoine Birot dans « Suspendu » servent un propos pudique sur le sort d’un soldat déserteur.

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« Suspendu » | © Antoine Birot

Le personnage principal de Suspendu est un poilu qui refuse d’obéir à un ordre : ce nouvel assaut ordonné par son supérieur ne servira à rien, il le sait. Il est là – première trouvaille de ce court spectacle qui en déborde –, petite souris parmi ses semblables, alignées sur la ligne de départ, prêtes à aller au combat. Sauf que lui, il n’ira pas. Il tourne en rond, hors de question, comme ses camarades, se faire prendre au piège, de sauter sur les mines. Il est arrêté.

Le reste est une balade dans l’imagination du soldat. Il ne se fait guère d’illusions sur son sort, et il est seul avec ses souvenirs. L’imagination, la nostalgie, les images gaies puis tristes du passé… La multiplicité des techniques utilisées dans Suspendu donne une gravité et une délicatesse toutes particulières à ces souvenirs, comme si leur immatérialité même devenait tangible grâce à cette hyperprésence des objets, du toucher et du faire, un relief ô combien humain. Comme s’il n’existait rien de mieux que les papiers, les projections, les accessoires en tout genre, pour dire l’intime, grâce à Antoine Birot, artiste plein de compassion envers ce soldat, son frère d’humanité.

Réalité et souvenir se télescopent

C’est, au début, une, puis deux, puis trois, quatre… sonneries qui retentissent pour dire l’alerte au bombardement dans la tranchée. Entouré par tous ces sons, le public est immergé dans le spectacle, dans tous les sens du terme. Vient ensuite la pathétique et dérisoire compagnie de souris. Elles cèdent la place à un étonnant dispositif d’accessoires qui tombent successivement des « cintres » (soit 2,50 mètres environ !) : et voilà que, par la simple volonté du personnage et la magie de quelques poulies, toutes manipulées à vue, la table d’un repas de famille tombe littéralement du ciel. Les photographies anciennes des beaux-parents et de la fiancée sont projetées sur des cadres en lieu et place des véritables personnages, faisant ainsi se télescoper la réalité et le souvenir. Et la musique ajoute à l’émotion, quand une valse de Chopin retentit, interprétée par Raphaël Dalaine au bandonéon et Jean‑Michel Noël au piano.

Suspendu ne porte pas de jugement sur le personnage du soldat, mais prend plutôt le parti de plonger dans le for intérieur d’un homme condamné. En hissant haut l’étendard de l’imagination. En ces temps de commémoration du déclenchement de la Première Guerre mondiale, Suspendu peut en effet se lire comme une œuvre à caractère pédagogique, car il y est en effet question des « 2 500 soldats condamnés à mort par des conseils de guerre, dont 600 furent réellement fusillés « pour l’exemple » », comme le rappelle la plaquette de présentation du spectacle. Mais on pourra y voir d’abord une réflexion plus universelle sur la peine de mort, sur l’injustice. Une tentative d’exploration de l’esprit d’un homme sur le point de mourir. Ce qui est remarquable, c’est que l’enchantement visuel et sonore continu se mêle en parfaite harmonie aux thèmes, graves, de la pièce. Les uns et les autres donnent une forme propre à éveiller la réflexion des plus jeunes et à surprendre les adultes. Un petit bémol : on aurait aimé que tout cela dure plus longtemps ! 

Céline Doukhan


Suspendu, d’Antoine Birot

Cie Le Lario (Laboratoire de recherche pour un imaginaire onirique) • centre Jean-Vilar • 1 bis, rue Bergson • B.P. 80931 • 49009 Angers cedex 01

http://www.compagnielario.fr

antoine@compagnielario.fr

Conception, manipulation et concertina : Antoine Birot

Manipulation et interprétation : Raphaël Dalaine

Manipulation, création lumières et piano : Jean-Michel Noël

Regard complice : Mathias Massieu

Costumes : Thérèse Angebault

Construction métallique : Laurent Monfils

Conseils et regards extérieurs : Carole Bonneau et Stéphane Delaunay

Théâtre Paul-Scarron • 8, place des Jacobins • 72000 Le Mans

Réservations : 02 43 43 89 89

Les 25 et 26 février 2014 à 20 h 30, le 27 février à 18 h 30

Durée : 40 minutes

7,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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