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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 21:30

Déception pour « Suspection »


Par Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


Avec « Suspection », adapté de « Mémoires d’une teigne » de Fabienne Renault, Enki Bilal, artiste aux multiples casquettes – dessinateur de BD, cinéaste et scénographe –, s’attaque pour la première fois à la mise en scène. Déception pour cette autobiographie adaptée au théâtre. Le choix de l’austérité plombe un texte qui perd de sa pugnacité.

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Enki Bilal, autoportrait

Pourtant, venir voir Évelyne Bouix dans une mise en scène d’Enki Bilal, c’était s’attendre au meilleur. Il a fallu peu de temps pour que le spectateur comprenne que la torture serait autant sur le plateau que dans la salle. Le spectacle a, semble-t-il, exacerbé la litanie des souvenirs et a été, plus qu’une galerie de portraits, une longue liste sans fin de personnages plus ou moins pittoresques. Et que s’égrènent les numéros derrière lesquels se cachent autant de personnes rencontrées. Et que se répète inlassablement l’interrogatoire.

Sur un écran géant et transparent apparaissaient la partie inférieure du nez de Trintignant et sa bouche si caractéristique. Gigantesque, elle sommait de dire : « Nous voulons des informations sur Nº 7, répétez après moi, vous confirmez, vous confirmez, vous avez déclaré, c’est bien ça, redites-le ». La voix d’un grand inquisiteur ou d’un psychanalyste impassible, agent de la torture mentale. Mais pour faire sortir quoi ? Et dans quel objectif ? Est-ce à dire que penser du mal d’autrui, observer son voisin avec un regard d’une lucidité crue, nécessite la torture ? Suspection regarde, sans doute, du côté des reality shows, où tout un chacun, aujourd’hui, confesse sa relation à l’autre devant la caméra, qui relaie l’information à tous. Le monde serait-il si vain qu’il n’y aurait plus que les petits travers humains à dénicher ? Serait-ce la denière torture au goût du jour ?

Le constat de la lassitude

Quoi qu’il en soit d’un sens qui n’est pas donné, si ce n’est de dire que nous sommes en passe de devenir des « produits estampillés » – ainsi que l’atteste le code-barre au dos de la combinaison de la comédienne –, la mise en scène use et abuse de la répétition. Une table de torture ou divan clouté d’analyste, sur laquelle est attachée Évelyne Bouix, en tenue de Guantanamo, tourne sur un axe ou se redresse et s’abaisse. La mobilité de l’appareil, réduite et répétitive, est excessivement lassante. Hormis le divan et l’écran, sur lequel apparaissent, outre la bouche de Trintignant, les négatifs étranges et inquiétants des personnages remémorés, il ne reste qu’à voir et entendre l’actrice. Elle est belle, son œil zébré de rouge, ses cheveux artistiquement hirsutes. Sa voix est limpide, l’expression claire, la présence certaine. Cependant, là, encore, le constat de la lassitude. Les portraits et récits de vie, toutes les histoires, malgré les nuances de jeu, empruntent les mêmes voies. Et, quand le texte semble être parfois là tout exprès pour choquer ou peut-être même faire rire, le jeu ne suscite rien. Il rend l’ensemble lisse, en gomme les aspérités et en fait disparaître l’humour.

La pièce nous emmène donc dans un univers carcéral, à l’aune des grandes dictatures. Des cris en voix off suggèrent d’autres quidams, d’autres innocents soumis à la question. Peu importe la cause ou la finalité, si toutefois la torture se trouve une justification, Enki Bilal, en investissant à sa manière le texte Mémoires d’une teigne, nous parle de l’oppression. La pièce se devait, par conséquent, de s’achever sur le regard de Trintignant, regard aux yeux démesurés, comme un dernier clin d’œil à Big Brother. 

Fatima Miloudi


Suspection, d’après des extraits de Mémoires d’une teigne de Fabienne Renault

Éditions Spengler, 1994

Adaptation et mise en scène : Enki Bilal

Avec : Évelyne Bouix et la voix de Jean-Louis Trintignant

Décors : Enki Bilal

Assistante à la mise en scène : Delphine Gustau

Création sonore : Goran Vejvoda

Création lumière-régisseur général : Gérard Monin

Vidéo : Yann Malcor et César Andreï

Costumes : Mimi Lempicka

Accessoiristes : Claire Gothon

Équipe Théâtre Jacques-Cœur :

– Direction technique : François Portal

– Régie générale : José Guardiola

– Collaboration et régie son : Nicolas Crespo

Production Théâtre du Rond-Point / Le Rond-Point des tournées

Coproduction Théâtre Jacques-Cœur

Théâtre Jacques-Cœur • avenue Léonard-de-Vinci • 34970 Lattes

Vendredi 25 et samedi 26 novembre 2010 à 21 heures

Durée : 1 h 10

14 € | 11 € | 7 €

Tournée :

– Théâtre national de Nice • promenade des arts • 06300 Nice

Du samedi 12 au mercredi 17 février 2011, relâche le lundi

22 € | 16 €

– Théâtre du Rond-Point, salle Jean-Tardieu • 2 bis, avenue Franklin-D.-Roosevelt • 75008 Paris

Du 30 novembre au 30 décembre 2010, à 18 h 30, relâche les lundis, les 5 et 25 décembre 2010

Réservations : 01 44 95 98 21

www.theatredurondpoint.fr

25 € | 20 € | 16 € | 14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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