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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 20:00

« Sur le fil » ou les Parques modernes

 

Dernière création de Pandora la Compagnie, « Sur le fil » se trouve dans la lignée des spectacles précédents, tissant, au gré des « collectages » de Dominique Guibbert, la maille croisée d’un destin collectif. Un peu comme dans « le Crabe et moi », le dernier spectacle de l’auteur-metteur en scène guette dans la parole et le témoignage le filament d’une mémoire commune. Si la démarche dépasse le cadre de la représentation classique pour toucher à la fibre documentaire, il nous arrive parfois de perdre le fil du propos.

 

Tout se passe non loin d’ici, dans la vallée de Munster. À côté de Colmar, où l’industrie textile fut un jour florissante, ce sont les filatures qui jouaient aux Parques, filant et dévidant le fil de la vie d’hommes et de femmes. Adoptant une démarche quasi ethnologique, Dominique Guibbert compose, à partir des témoignages des employés des filatures Hartmann et Bel Air, une pièce chorale où toutes les voix se mêlent en une parole, où toutes les tranches de vie se retrouvent commuées en une mémoire collective. Ce procédé, baptisé « collectage » par l’auteur, a quelque chose de documentaire, en édifiant une Histoire « avec sa grande hache » de ces petites histoires individuelles. Mais il fait surtout office de talisman en charriant ces destins qu’il transmue en une œuvre d’art.

 

La pièce commence par une oraison funèbre prononcée en l’honneur de Frédéric Hartmann, le patron de la filature éponyme. Alors que la scène s’éclaire, nous écoutons un discours d’une obséquiosité éhontée portant aux nues l’image protectrice et bienfaisante du patron. L’âge d’or du capitalisme paternaliste battait alors son plein et faisait de tout mandarin à la tête d’une manufacture un petit père du prolétariat. Depuis, les temps ont changé, et la figure tutélaire de l’entrepreneur a laissé place à celle de l’actionnaire soucieux de ses seuls dividendes. Les entreprises Hartmann et Bel Air ont depuis fermé, et, avec elles, c’est la mémoire de plusieurs générations qui tombe dans l’oubli. Mais pas complètement, puisque Dominique Guibbert redonne un second souffle à ces vies, restituées par tranches, condensées en une pièce.

 

sur-le-fil

« Sur le fil »

 

Malheureusement, les intentions plus que louables d’un tel projet ne manquent pas d’achopper sur l’écueil de la forme : la parole de ces ouvriers ne parvient pas à se fixer sur les acteurs, et a fortiori dans la mémoire des spectateurs. Les voix résonnent, se croisent, s’entrecroisent et puis finissent par se perdre dans le dédale des postes de travail, des anecdotes, des relations entre les différents protagonistes, qu’il nous est difficile de situer distinctement. Le fil d’Ariane se trouve rompu dans le mille-feuille des voix. Et même si la scénographie et les lumières aménagent l’espace énonciatif de ces voix sans visage, ce qu’il nous manque, à nous spectateurs, c’est le contexte, les alentours, les positions de ces voix dans le monde du travail. C’est ce qu’il laisse transparaître entre les lignes des liaisons entre collègues, des liens de subordination, des rapports de hiérarchie. En trois mots, c’est la division du travail. Et à ce sujet, un certain Karl faisait remarquer qu’« il ne s’agit [pas] ici des personnes, qu’autant qu’elles sont la personnification de catégories économiques, les supports d’intérêts et de rapports de classes déterminés […] *. » Ainsi, dans son approche « mémorialiste », Dominique Guibbert passe à côté de l’invisible des rapports de production.

 

Par cette parole, ce patchwork d’expériences, nous est donnée à voir la part affective du labeur, avec ce que ce dernier a de l’amour vache, du je t’aime… moi non plus. Du coup, on ne sait plus si l’intention était de constituer une mémoire ou de faire affleurer une certaine nostalgie « bon-vieux-temps-iste ». Mais qu’à cela ne tienne. La représentation théâtrale sied très bien à la démarche originale et engagée de la compagnie : la performance des acteurs et l’espace imaginaire de la mise en scène donnent du corps à ces voix, et ce, bien mieux qu’un film documentaire. Il ne manque qu’un brin de dramaturgie pour mettre en évidence le fil rouge des destins qui se jouent devant nous. 

 

Christophe Lucchese

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* Karl Marx, le Capital, préface de la première édition (1867).


Sur le fil, de Dominique Guibbert

Pandora Compagnie • 3, rue des Unterlinden • 68000 Colmar

03 69 00 41 79

http://pandora.la.compagnie.free.fr

pandolacie@aliceadsl.fr

Production : Pandora Compagnie, Colmar-Création 2009

Écriture et mise en scène : Dominique Guibbert

Comise en scène : Jean-Marc Eder

Interprétation : Marc Schweyer, Bruno Journée, Jean-Raymond Gélis, Dominique Guibbert

Musique : Jean-Raymond Gélis

Scénographie, lumières : Jean Muckensturm

Création costumes : Jean Duntz

Taps Gare • 10, rue du Hohwald • 67000 Strasbourg

Réservations : 03 88 34 10 36

Du 25 au 29 mai 2010 à 20 h 30, dimanche 30 mai 2010 à 17 heures

Durée : 1 heure

12 € | 10 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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