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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 22:00

Fable au tempo électrique


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Étonnant qu’une jeune comédienne issue de la première promotion de l’E.P.S.A.D. * choisisse « Stop the Tempo ! » de l’auteur roumain contemporain Gianina Cãrbunaru, pour faire ses premiers pas de mise en scène ? Peut-être pas tant que ça. Miroir déformant tendu à nos sociétés capitalistes, aussi pertinent que jouissif, ce texte nous prouve, s’il en était encore besoin, l’extraordinaire vitalité des écritures théâtrales actuelles d’Europe de l’Est. Et le passage au plateau ne fait qu’en renforcer la vigueur.

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« Stop the Tempo » | © Frédéric Iovino

Dix ans après la disparition de Ceaușescu et l’effondrement du bloc soviétique, la Roumanie se perd dans une course folle à la productivité, un besoin forcené d’effacer la misère et les années de communisme en se montrant doublement offensive. La nécessité et l’absurdité du capitalisme, qu’à l’Ouest nous avons appris à subir de manière plus progressive, se vit là-bas de plein fouet. En effet, la transition entre deux époques opposées de violences et de secrets, dans un pays déchiré entre obscurantisme (voir la condition des femmes, par exemple) et modernité forcée, s’est faite du jour au lendemain. Comme toujours et comme partout, c’est la jeunesse qui incarne le plus les contradictions et les errements de cette époque, en même temps que sa révolte.

Trois jeunes adultes, Paula, Maria et Orlando, sont traversés et meurtris par ces contradictions autant que par cette révolte. Ce qui les réunit à la vie à la mort, c’est un hasard : une rencontre fortuite dans une boîte de nuit suivie d’un accident de voiture, qui fait d’Orlando un sourd et des trois inconnus, des camarades. Par défi, par jeu, pour donner un but à leurs idées sombres, ils fomentent ensemble une série d’« attentats » dérisoires, qui consiste à couper l’électricité dans les lieux publics fréquentés par les gens « cool » : bars, boîtes de nuit, centres commerciaux. Faire sauter les plombs, faire symboliquement s’arrêter la marche absurde du monde, et de la Roumanie en particulier. Une forme de terrorisme, d’action directe naïve, mais qui séduit par son désespoir énergique.

Excellente idée que celle des lampes de poche

La mise en scène, oppressante, est une réussite : la scénographie est épurée, composée uniquement – à l’exception de la recréation symbolique de l’habitacle d’une voiture – de lumière sourde et d’espaces créés par le contre-jour. Excellente idée que celle des lampes de poche, à la faible lueur desquelles les comédiens s’éclairent eux-mêmes, se donnant l’air de mineurs de fond complètement ensevelis, dont les contours s’effacent déjà, irrémédiablement perdus.

La petite salle du Théâtre du Nord, une sorte de cocon ou de cave inclinée, convient bien au propos : jeunes enfermés dans un pays sans espoir comme dans une boîte noire, avec le rêve de pouvoir en faire prendre conscience le plus de monde possible. Le son, basses sourdes de techno, lignes mélodiques nerveuses et tournant inlassablement sur elles-mêmes, joue aussi un rôle dramatique très important dans la construction des relations entre les personnages. Il rythme et divise les identités et les solitudes des monologues de chacun.

Si la choralité déclinée en trio est souvent quelque chose qui opère très bien au théâtre, c’est d’autant plus le cas lorsque, comme ici, les trois comédiens, tous anciens élèves de la première promotion de l’E.P.S.A.D., partagent une complicité palpable. Ils sont tous les trois formidables, mais Chloé André surtout est magnifique, sorte d’âme et conscience du groupe et de la pièce. La dernière image, qui voit son personnage s’enfoncer irrémédiablement dans la solitude, définitivement à l’écart du monde, marque durablement. 

Sarah Elghazi


* E.P.S.A.D. : École professionnelle supérieure d’art dramatique, dirigée à Lille par Stuart Seide.


Stop the Tempo !, de Gianina Cãrbunaru

Texte français : Anamaria Marinca, Gabriel Marian, Diaana Cilan

L’Arche est l’agent théâtral du texte représenté

Le texte est édité chez Actes Sud-Papiers

Mise en scène : Caroline Mounier

Avec : Chloé André, Mounya Boudiaf, Jonathan Heckel

Création son et lumière : Hugues Espalieu

Production : Théâtre du Nord

Petite salle du Théâtre du Nord • 4, place du Général-de-Gaulle • 59026 Lille

Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30 et sur www.theatredunord.fr

Création du 16 au 27 octobre 2010 à 20 heures, sauf le samedi 16 à 15 heures, le samedi 23 à 15 heures et 20 heures, le jeudi à 19 heures et les dimanches à 16 heures

Durée : 1 heure

23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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