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14 mars 2014 5 14 /03 /mars /2014 21:20

Christian Thielemann, l’étoffe d’un héros


Par Praskova Praskovaa

Les Trois Coups.com


Dans le cadre des orchestres étrangers invités au Théâtre des Champs-Élysées, la Staatskapelle de Dresde investit les lieux avec « Des héros et des dieux ». Cette formation, fondée en 1548, propose un concert pour les puristes dans la grande tradition du manifeste pangermaniste sous l’autorité quasi mystique du chef berlinois Christian Thielemann.

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Christian Thielemann | © Matthias Creutziger / Münchner Philharmoniker

Plus un petit fauteuil rouge de libre dans la belle salle boisée du théâtre des Champs ! C’est un concert prestigieux sous la houlette de Christian Thielemann et de sa vénérable phalange, qu’il dirige depuis 2012. On a d’ailleurs en mémoire l’ovation qu’ils avaient reçue dans ce même lieu l’an passé, lors d’un concert inoubliable pour le bicentenaire de la mort de Richard Wagner. Il faut se dire que l’orchestre de la Staatskapelle – l’un des plus anciens à créer nombre d’opéras de Weber, Strauss ou Wagner…, parfois même sous leur direction – a eu à sa tête un défilé de célébrités musicales : Fritz Busch, Karl Böhm, Giuseppe Sinopoli et plus près de nous Myung-whun Chung, Daniel Harding, Georges Prêtre, Vladimir Jurowski. Parallèlement, il faut savoir que Thielemann a ses adeptes. Chef invité à Bayreuth et conseiller musical du même festival depuis 2010, il est le nouveau directeur du Festival de Pâques à Salzbourg, entre autres, considéré comme un des plus grands spécialistes du répertoire romantique allemand. Une salle chauffée à blanc, un public international, et pour l’anecdote, la présence bienveillante de deux alter ego du maestro dans la salle : Philippe Jordan, directeur musical de l’Opéra de Paris depuis 2007, nouveau directeur musical de l’Orchestre symphonique de Vienne, et Daniel Gatti, chef de l’Orchestre national de France, dirigeant de l’Opéra de Zurich depuis 2009. Oui, du beau monde…

Vingt heures : Orpheus de Liszt (1854). Un son incroyablement aérien mais d’une densité abyssale envahit l’espace et vous prend à la gorge. La transparence chromatique des cordes, telle une longue plainte sans vibrato forcené, diffuse des ombres éthérées, celles des enfers. Elle est entrecoupée d’interventions subtiles et cotonneuses des vents et des cuivres, bien que rien ne rompe l’enchantement de cette atmosphère divine soutenant un chant de harpes célestes. Clin d’œil certain au maître Wagner ayant surnommé l’orchestre « la harpe merveilleuse ». À peine dix minutes pour ce prologue, dont le charme désuet sert d’amuse-bouche à cette soirée qui s’articule autour du mythe d’Orphée.

Le Concerto pour piano nº 4 de Beethoven qui suit est certainement le plus beau des cinq, très inventif. Il est conçu comme une fantaisie pour piano et une symphonie pour orchestre. Lars Vogt (soliste), germanique également, héros du clavier et ancien héros des stades avec une carrière de footballeur professionnel à son actif, nous livre une version vigoureuse et enlevée de l’œuvre. Très physique dans son jeu, il délivre une technique puissante grâce à des doigts d’acier qui percutent les touches comme des marteaux de cristal. Sa lecture consciencieuse du texte donne à sa version de beaux clairs-obscurs propres au « Sturm und Drang » (« Tempête et élan »). Thielemann, en symbiose avec l’artiste, développe une direction solide habitée par une énergie virile sans écarts exacerbés de pathos ou de vibrato pesant. La vivacité des attaques, la clarté de l’émission orchestrale porte le chant pianistique dans un élan jubilatoire malgré l’agressivité impérieuse de certains traits à la main droite. Du vrai Beethoven, épuré, dans le respect absolu de la tradition. Le premier et le dernier mouvement ainsi que les deux cadences jonglent avec cette fluidité des éléments mélodiques et rythmiques et se combinent avec des effets brusques en sforzando. Cette interprétation, dans la lignée des pièces conçues pour pianoforte, ménage ainsi ses effets de couleurs, et offre à l’auditeur une succession d’émotions incandescentes propres aux états d’âmes romantiques sans y ajouter de liquide sirupeux. Pour le second mouvement analogue à l’écriture d’un opéra, la ligne mélodique du clavier, telle une aria de bel canto, délivre la longue prière d’Orphée. Peu de délicatesse pour Vogt, mais l’orchestre, lui, fait des merveilles ponctuant le chant d’accords à la manière d’un récitatif bref et concis. Bien que l’on retrouve cette forme d’euphorie suave dans l’atermoiement d’Orphée propre au modèle de Gluck, là encore aucun excès de rubato, ça avance. Comment ne pas songer à cet instant précis, avec un parfum de nostalgie, à l’élégance enchanteresse de Willem Kempf dans ce second mouvement…

Magnifique savoir-faire

C’est probablement pour le dernier volet de ce concert que Thielemann déploie son magnifique savoir-faire en exprimant toute l’essence de son talent à travers la potentialité de sa formation. La longue tradition straussienne de cet orchestre qui a créé un grand nombre d’opéras et d’œuvres de Richard Strauss en fait l’instrument idéal. Le poème symphonique de Richard Strauss Une vie de héros, le dernier aux accords autobiographiques, rassemble l’ensemble des thèmes musicaux de chacun des personnages mythiques du compositeur, que ce soit Don Quichotte, Zarathoustra, Don Juan, voire Orphée. Une célébration qui correspond bien à la renommée du grand prêtre du groove romantique germanique. À travers son propre parcours, son engagement musical impressionnant et sa détermination rigoureuse et créative, le serviteur inspiré ressuscite l’âme straussienne. Thielemann, sans artifices supplémentaires sous une baguette ample et mesurée, déploie une gestuelle vive tel Cyrano maniant l’épée. Pourfendeur délicat et raffiné, offrant un tempo galvanisant toujours juste, le maestro opère sans partition.

Sous sa conduite sans faille, les instrumentistes au taquet livrent une ligne d’archets translucide et dense, dans le respect de la lecture harmonique de l’œuvre et de son orchestration. À cet égard, la musicalité de Yuki Manuela Janke, violon solo, est un délice. Concernant les pupitres, chaque trait instrumental est dessiné avec précision. Les tempi sont dynamiques et porteurs. Les cuivres graves ont des intonations précises et grondantes, les trompettes lumineuses claquent sans débordement. Cette perfection musicale provoque une véritable exaltation mystique de l’auditoire. Le grand maître Christian Thielemann, héros inspiré, s’accroche au ciel et défie les dieux devant un public bouche bée. Une leçon d’orchestre ! Un coup d’œil discret aux deux chefs présents en dit long ! 

Praskova Praskovaa


Staatskapelle de Dresde

Direction : Christian Thielemann

Piano : Lars Vogt

– Franz Liszt (1811-1886)

Orpheus, poème symphonique

– Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Concerto pour piano nº 4 en sol majeur op. 58

1. Allegro moderato

2. Andante con moto

3. Rondo (vivace)

Entracte

– Richard Strauss (1864-1949)

Une vie de héros, poème symphonique, op. 40

Avec Yuki Manuela Janke violon solo

1. Le héros

2. Les adversaires du héros

3. La compagne du héros

4. Certitude de la victoire

5. Le champ de bataille

6. Fanfares de guerre

7. Les œuvres de paix du héros

8. Retrait du héros

9. Renonciation

Théâtre des Champs-Élysées • 15, avenue Montaigne • 75008 Paris

Réservations : 01 49 52 50 24

http://www.theatrechampselysees.fr

Mercredi 12 mars 2014 à 20 heures

Durée : 1 h 40

De 85 € à 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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