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25 octobre 2009 7 25 /10 /octobre /2009 18:06

Poésie hallucinogène


Par Sarah Elghazi

Les Trois Coups.com


Qui, sur la scène contemporaine française, oserait aujourd’hui monter « la Recherche » de Proust ? Le théâtre flamand, lui, a prouvé son audace et sa vivacité incroyable en osant jouer l’injouable, adapter l’indaptable : Guy Cassiers, l’actuel directeur de la Toneelhuis d’Anvers (la plus grande compagnie théâtrale de Flandre), non content de présenter une « Recherche du temps perdu » en quatre parties, de 2002 à 2004, a explosé au Festival d’Avignon à partir de 2007 avec sa mégalomaniaque « Trilogie du pouvoir », composée de « Mefisto for Ever », « Wolfskers » et « Atropa. La vengeance de la paix ».

Jétais donc on ne peut plus curieuse de découvrir son travail à travers la représentation de Sous le volcan, adapté de Malcolm Lowry – l’homme, vous l’aurez deviné, aime s’attaquer aux monuments littéraires. Objet étrange et envoûtant que ce spectacle, basé sur le détournement intelligent et passionné d’un préjugé à la dent dure : le roman ne ferait pas bon ménage avec la scène… Et pourtant, Guy Cassiers et son équipe parviennent à livrer un spectacle tout à la fois d’une fidélité absolue au texte dont il est issu… et incroyablement vivant, technique et moderne dans ses formes.

Le roman est le fondement privilégié des spectacles de Cassiers, car, au-delà du défi que son adaptation représente, il offre la plupart du temps quelque chose de tout à fait nouveau, jamais exploré par le travail théâtral. La tentation était forte d’écraser la descente aux enfers du personnage principal, exilé volontaire dans un Mexique perturbateur, sous un déluge de pathos vaguement exotique. Mais la version de Josse De Pauw et de Guy Cassiers met surtout l’accent sur le parallèle entre la destruction intérieure de Geoffrey et le conflit mondial, symbolisé par un volcan au bord de l’éruption.

Nous sommes en effet le 2 novembre 1938, à Mexico, jour prémonitoire de la fête des Morts. Geoffrey Firmin, ex-consul et alcoolique au dernier degré, voit sa femme Yvonne, qui vient de divorcer, revenir pour une dernière tentative de sauver leur union. Autour d’eux gravitent deux autres personnages avec lesquels Yvonne a eu une relation amoureuse, et qui compliquent des retrouvailles déjà maudites : Hugh Firmin, demi-frère du consul, et son ami Jacques Laruelle.

« Sous le volcan » | © Koen Broos

La poésie cruelle et brutale du texte de Lowry est ici mise en valeur par une utilisation harmonieuse de la vidéo : celle-ci construit un décor physique autant que psychique, enveloppe les acteurs par un subtil jeu de perspectives, intervient dans l’action en donnant une résonance particulière à chacune de leurs paroles. Le procédé réussit, par sa perfection même, à se faire presque totalement oublier, sauf dans les scènes de delirium tremens de Geoffrey, véritables coups de force technico-psychédéliques. Dans ces moments-là, Sous le volcan devient un spectacle sensoriel, qui enserre complètement le spectateur par le biais d’un travail inédit sur le son – proche du Dolby surround que l’on connaît au cinéma – pour tenter de briser l’approche frontale de la scène théâtrale.

Les comédiens, totalement engagés, assument différentes fonctions au sein de la production. Josse De Pauw, adaptateur du roman, joue un grandiose Geoffrey, à la prestation très proche de celle de Robert Mitchum dans la Nuit de l’iguane… Quant à la magnifique Katelijne Damen, d’une douceur envoûtante, elle crée non seulement les costumes, mais aussi le personnage complexe d’Yvonne. Face à ce couple déchu et masochiste, Marc Van Eeghen (Hugh) et Bert Luppes (qui incarne avec brio le narrateur et tous les Mexicains du spectacle !) campent leurs personnages avec sensibilité.

Un seul bémol : les comédiens restent plutôt en retrait dans l’appropriation de cet espace mental. Il est vrai qu’on aurait pu attendre davantage d’audace physique et visuelle, associée à des images d’une telle richesse. Mais, heureusement pour nous, la force de la langue, cette rugueuse langue flamande qui dévide des paroles toutes de beauté et de rage, gagne la partie, anéantit ce qui nous restait de réserves, nous secoue, nous émeut, nous laisse aussi désorientés qu’après une rasade de mescal. 

Sarah Elghazi


Sous le volcan, d’après le roman de Malcolm Lowry

Édité chez Gallimard, collection « Folio »

En néerlandais, surtitré

Adaptation : Josse De Pauw

Mise en scène : Guy Cassiers

Avec : Katelijne Damen, Josse De Pauw, Bert Luppes, Marc Van Eeghen

Dramaturgie : Erwin Jans

Concept esthétique, scénographie : Enrico Bagnoli, Diederick De Cock, Arjen Klerkx

Costumes : Katelijne Damen

Surtitres : Erik Borgman

Traduction française des surtitres : Monique Nagielkopf

Production : Toneelhuis (Anvers)

Coproduction : Théâtre de la Ville, Festival d’automne, Paris ; maison de la culture de Grenoble ; maison de la culture d’Amiens ; Théâtre du Nord ; Le Volcan, scène nationale du Havre ; La Comédie de Reims

Théâtre du Nord • Grande salle • 4, place du Général-de-Gaulle • 59026 Lille

Réservations : 03 20 14 24 24, de 13 heures à 18 h 30

www.theatredunord.fr

Du 20 au 25 octobre 2009 à 20 heures, sauf le jeudi à 19 heures et le dimanche à 16 heures

Durée : 2 h 10

23 € | 20 € | 16 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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