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16 septembre 2010 4 16 /09 /septembre /2010 13:20

« Sofia Douleur » : le conte d’un monde qui tangue


Par Anaïs Héluin

Les Trois Coups.com


Dans le cadre du festival Un automne à tisser, la compagnie Les Mauvaises Herbes présente pour la première fois la dernière pièce de Laurent Gaudé, « Sofia Douleur ». Mis en scène par Nitya Fierens, ce conte moderne nous saisit d’effroi, tant le sordide de celui-ci a d’échos avec notre réalité.

sofia-douleur

« Sofia Douleur », de Laurent Gaudé

Si l’univers sombre qui se déploie sur scène, peuplé d’ombres rampantes et de cris enragés, n’est pas l’Apocalypse, il y ressemble à s’y méprendre. Lois naturelles, lois sociales : tout y a été dévasté. Ne restent sur la surface de la terre que des spectres fous, et des monstres obsédés par des vestiges de morale trop fragiles pour s’y raccrocher. Dans ce monde obscène, les enfants naissent de plusieurs mères, sans amour pour leur progéniture, et grandissent dans l’indifférence, livrés au hasard. C’est le cas de Sofia, au nom défiguré par ses trois mères déçues de n’avoir pas eu un garçon ; au sexe mutilé aussi, l’enfant manifestant dès ses premières heures un goût immodéré pour la jouissance. Sofia Erdberg de Bersagliera devient alors Sofia Douleur. Comme stigmatisée par ce nom qui est un gouffre, qui ne désigne aucune identité, Sofia est propulsée dans la ville, parmi les hommes.

La progression de Sofia, sorte de voyage initiatique vers l’affirmation de soi, se fait en quatre étapes, bien différenciées par la mise en scène de Nitya Fierens : celle de l’enfance au château, de l’errance dans la ville, du voyage de l’« autre côté », et enfin du retour au foyer maternel. C’est le mode de communication des corps, la chorégraphie que forment leurs déplacements, qui rend sensible l’évolution de l’héroïne, sa lente descente vers la mort. Isolée, incomprise du début à la fin de la pièce, elle occupe toujours une position marginale sur scène, exclue du mouvement qui rassemble les autres personnages. Mais cette exclusion connaît des degrés : bien que seule, comme comprimée entre ses trois mères et sa nourrice, Sofia enfant danse, et sa sensualité irradie. Cela jusqu’à la blessure infligée par les mères, et le cri désespéré de la jeune fille : « Je suis Sofia coupée. Quelque chose me manque que je ne sais pas nommer ».

Dévorés par leurs appétits sexuels

Une fois dans les rues de la ville, Sofia est comme paralysée. Des êtres, tous plus indéfinissables les uns que les autres, virevoltent autour d’elle en des rondes prédatrices. À cet égard, la danse n’est pas une simple fantaisie de mise en scène : elle exprime le rapport au monde du bateleur, du criminel reconverti en saint… qui jalonnent l’itinéraire chaotique de Sofia. Dévorés par leurs appétits sexuels, par leurs instincts pervers, ces créatures semblent alors ne plus avoir d’âme, et n’être qu’un corps, malade. Tous vêtus de collants et de justaucorps noirs, les acteurs se différencient à peine les uns des autres : ils se meuvent en une masse informe, de laquelle ressort parfois un détail, une parole qui nous permet de les identifier. Le jeu des comédiens atteint un onirisme absolu lors de la troisième phase du voyage de Sofia Douleur. Après avoir quitté la ville, qui la rejetait pour la monstruosité de ses désirs, elle passe de l’« autre côté » du monde, où elle rencontre « la Grande Molle ». Le choix de faire de cette entité étrange une sorte de chenille humaine, formée par plusieurs comédiens, suggère avec force l’invincibilité du mal qui ronge la société.

Car, si onirique soit-elle, cette création propose une vision alarmiste de notre monde. Au-delà de l’évidente réflexion sur les conditions de vie des femmes, qui peinent dans la pièce à être à la fois sujets et objets de désir, un regard critique est porté sur les relations sociales dans leur ensemble. Le traitement des personnages traduit un malaise, une dislocation de l’individu et, par conséquent, de la société. À l’image de la figure maternelle qui est incarnée par trois personnes, le rôle de Sofia est lui aussi pris en charge par plusieurs actrices. La pétillante Amandine Voisin, qui ouvre la pièce, laisse place à la sensuelle Charlène Ferès, parfaite en femme effrayée par sa propre lubricité. Claire Couture, Mathilde Le Quellec et Olivia Manissa-Panatte se succèdent ensuite, à une vitesse soutenue, celle de la chute de Sofia dans un univers hostile, et dans sa propre folie. Cette Sofia qui n’est jamais la même, ni jamais elle-même, qui se dédouble au moindre choc, est plus un symbole qu’un personnage. Le symbole d’un monde qui tangue, d’une humanité qui vacille. 

Anaïs Heluin


Sofia Douleur, de Laurent Gaudé

Mise en scène : Nitya Fierens

Avec : Claire Germain, Charlène Ferès, Nitya Fierens, Manuel Lemaître, Mathilde Le Quellec, Olivia Manissa-Panatte, Francis Scuiller, Amandine Voisin

Lumières, décors et costumes : collectif Hic et Nunc

Théâtre de l’Épée-de-Bois • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 48 08 39 74

Du 14 septembre au 19 septembre 2010, les mardi, mercredi et samedi à 19 heures, les jeudi et vendredi à 21 heures, le dimanche à 18 heures

20 € | 14 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Christ. 17/09/2010 13:02



Quelle magnifique équipe! Très beau spectacle, très émouvant! ON est pris par l'histoire, on est touché, ému, bousculé, embarrassé, mais jamais indifférent! 


Waw ! du vrai spectacle! 



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