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22 juin 2010 2 22 /06 /juin /2010 00:58

Balade chez Balzac

 

Des propositions intelligentes peuvent alimenter le débat qui oppose les puristes, tenants d’une transmission fidèle des œuvres du passé, et les « modernistes ». Une jeune metteuse en scène, Aurélie Tourcas, vient nous le démontrer à l’occasion du prix des Jeunes Metteurs en scène du Théâtre 13 avec sa « Sonate inachevée pour deux jeunes mariées ».

 

prix-theatre-13-2010Auréolée d’une lueur qui tranche avec une scène obscure, une femme, enjouée et excitée, donne à une interlocutrice invisible des nouvelles d’elle, de ses projets, de ses amours. Tout à fait balzacienne avec son langage sage et précieux, on la reconnaît comme étant Renée de Maucombe. Mais le romantisme ne tarde pas à s’éclipser, et l’appropriation du texte d’origine à émerger : six actrices, de dos, font claquer leurs talons au rythme d’un violoncelle, puis d’un accordéon. Étrange vision qui trompe notre attente, qui nous ouvre à l’inextricable réseau de personnages et d’identités, d’époques et de mentalités, prêt à se déployer sous nos yeux.

 

Fi de la cohérence temporelle, de la logique de l’intrigue ! Fi aussi de l’homogénéité du langage, et place à un Balzac nouvelle génération ! Après l’intermède musical, une créature se détache du groupe et fait jaillir une parole vive, tantôt amère tantôt joyeusement sarcastique. Parfaite dans son rôle de femme fatale, Clémentine Bernard incarne une Pauline de Chaulieu haute en couleur, version moderne du personnage romanesque épris de liberté. Alors que Renée nous apparaissait comme une précieuse et distante relique d’un temps révolu, la séduisante Pauline s’adresse au public en des termes familiers. Prise d’une faim subite, elle va même jusqu’à partager avec la salle le reste de ses chouquettes !

 

Aurélie Tourcas fait alors dialoguer deux époques bien différentes : la nôtre et celle de Balzac. Mais cherchant, comme elle l’explique, à « construire ce spectacle à la manière d’une sonate », le dialogue se trouve partagé entre les six femmes qui occupent en permanence la scène. Des couples d’amies émergent, les uns après les autres, en doubles plus ou moins fidèles du duo d’origine. Leur succession, harmonisée par la subtile et constante participation de l’ensemble des actrices, forme un ballet contemporain, une savante chorégraphie de gestes et de paroles. Ainsi, chacune peut dessiner un caractère particulier, doux ou violent, rebelle ou soumis, avant de se fondre à nouveau dans des scènes collectives où elles entrent toutes en résonance. Et cette partition, leurs grandes qualités d’actrices la composent à merveille. On ressent une sensation de parfaite symbiose de la troupe féminine. Cette harmonie doit beaucoup à son jeu corporel ainsi qu’aux nombreux passages musicaux.

 

Car aux divers télescopages, aux multiples enchâssements, s’ajoute un mélange des genres gorgé de poésie. Du chant lyrique à la techno, en passant par le rock et le folk, les musiciennes nous font ressentir la diversité féminine, mais aussi, sous-jacente, l’essence qui résiste à tous les changements. Ce théâtre polyphonique, hybride, explore en effet les questionnements féminins de toutes les façons possibles, et cherche à en extraire quelque chose comme une décoction universelle. Loin de correspondre à une formule précise, la fragance féminine oscille sans cesse entre deux pôles, précisément ceux qu’incarnent Renée et Pauline, les deux héroïnes balzaciennes que nous avions presque oubliées dans la tornade. Maternité ou passion, rêve ou raison les font passer du rire aux larmes, et nous entraînent à leur suite.

 

Audacieux, décalé et onirique, le moment qui nous a à l’origine rassemblés autour d’un auteur bien connu a fini par nous faire découvrir des contrées inexplorées. Et cette balade qui a viré à l’exploration, les spectateurs l’ont effectuée sans réticence, et même avec un enthousiasme certain. 

 

Anaïs Heluin

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Sonate inachevée pour deux jeunes mariées, création collective d’après Honoré de Balzac

Dans le cadre du prix des Jeunes Metteurs en scène au Théâtre 13

Du 15 juin au 1er juillet 2010

Cie Les Ânes en peine (Colombes, 92)

Mise en scène : Aurélie Toucas

Avec : Clémentine Bernard, Virginie Gritten, Ophelia Kolb, Leila Naceur, Sophie Neveu, Aurélie Toucas

Assistante à la mise en scène : Jeanne Arènes

Lumière et son : Karl-Ludwig Francisco

Musique et arrangements : Catherine Toutain et Jean-Marc Delorme

Construction : Lucien Hervieux

Conseillère à la scénographie : Charlotte Villermet

Costumes : Éléonore Cecconi

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

www.theatre13.com

Réservations : 01 45 88 62 22

15 € | 11 €

Pass 5 spectacles : 30 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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