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18 septembre 2010 6 18 /09 /septembre /2010 15:27

Solness en porte-à-faux

 

Ibsen continue à être sur le devant de la scène cette saison. Trois têtes d’affiche pour « Solness le Constructeur » au Théâtre Hébertot : Jacques Weber, Édith Scob et Mélanie Doutey. Mais ces grands noms du théâtre français suffisent-ils à porter une pièce quand l’adaptation et les choix scéniques sont à ce point taillés à la hache ?

 

jacques-weber dr

Jacques Weber | © D.R.

 

Certes, le metteur en scène Hans Peter Cloos a raison de ne pas considérer Henrik Ibsen comme un auteur pessimiste. Cependant, la seconde période de son œuvre, regroupée sous le titre les Douze Dernières Pièces, n’en demeure pas moins sombre et dérangeante. Elle met en scène des drames naturalistes dans lesquels les personnages se révoltent contre l’hypocrisie sociale. Ces œuvres fouillent, dissèquent même, la conscience humaine. Une maison de poupées [voir ici, ici, ici, ici], si souvent représentée la saison dernière, appartient à cette seconde période. Et Solness est l’une de ses dernières pièces. En tout cas, Halvard Solness, surnommé « le Constructeur », y est à la fois le symbole de la réussite sociale et de la démesure. Arrivé au faîte de sa carrière, il sent que son heure est proche. Il refuse cependant de céder sa place et de passer le flambeau à « la jeunesse », comme il dit.

 

C’est là une première lecture, et c’est celle que Hans Peter Cloos nous propose. Elle est toutefois insuffisante. Car c’est aussi une vie et l’état d’une conscience qu’Ibsen interroge, dans toute sa complexité et ses contradictions. Or les choix de mise en scène découpent de façon un peu trop nette ces contours, qui réclameraient plus de souplesse et de nuances. La pièce s’installe dans un décor froid et impersonnel. Le mobilier est moderne et le blanc domine. Laboratoire ou salon aseptisé du célèbre magasin suédois (pour ne pas le nommer) ? Ce décor, baigné dans une lumière franche et vive, en devient presque aveuglant.

 

Loin de porter les comédiens, ces choix scénographiques retirent au spectateur le plaisir de voir jouer un monstre sacré du théâtre français : si Jacques Weber nous offre une prestation remarquable dans le rôle de Solness, sa carrure imposante et massive ne semble pas se mouvoir naturellement dans cet espace froid et impersonnel. Serait-ce une façon de montrer que ce personnage a passé sa vie à jouer un rôle et à évoluer dans un intérieur qui ne lui ressemble pas ? C’est certes un point de vue qui se défend. Mais ces oppositions taillent de manière abrupte un personnage censé être pris dans l’étau de ses contradictions : il est à la fois rongé par ses fautes et fier malgré tout de sa carrière. La version de Cloos réduit un peu trop le personnage éponyme à un homme en proie à une crise de la cinquantaine qui « tombe raide amoureux d’une femme très jeune », dixit le metteur en scène lui-même.

 

Le duo formé par Mélanie Doutey et Jacques Weber est touchant. C’est peut-être même ce que nous avons le plus apprécié. Dans le rôle de Hilde, la gracieuse comédienne est pleine de fraîcheur et de spontanéité. Symbole de pureté, elle est l’exact opposé de cet homme. Entraîné par la jeunesse et les rêves merveilleux de Hilde, Solness tentera de recoudre les cicatrices de son passé et de devenir une sorte de mythe : le Constructeur absolu. Mais une fois de plus, le rôle symbolique de la jeune fille est trop appuyé et manque de nuances, ce qui enlève toute ambiguïté à son personnage : Hilde n’est pas seulement symbole de vie, elle est aussi celle qui entraînera la mort du « Constructeur ».

 

Le parti pris choisi borne le jeu de la comédienne

En outre – et nous regrettons de devoir le dire –, nous n’avons pas du tout apprécié la prestation d’Édith Scob. Fragile et blessée, Aline Solness (la femme du « Constructeur ») s’est enfermée dans un monde fait de « devoirs » où il n’y a plus ni joie, ni espoir, ni amour. Le rôle est beau, mais le parti pris choisi borne le jeu de la comédienne. Ainsi, ses intonations un peu maniérées et son ton monocorde deviennent à la longue ennuyeux.

 

Il n’est pas nécessaire non plus d’évoquer le personnage du médecin, joué par Sava Lolov. Pourtant habillé en dandy et rehaussé d’une veste jaune bien voyante, on se demande ce qu’il fait là, tant son rôle et sa présence sur scène sont insipides.

 

Enfin, est-ce volontaire que Nathalie Niel, dans le rôle de la comptable Kaja, joue si faux ? Certes, elle joue un double jeu, mais être faux signifie-t-il jouer faux ?

 

Ibsen observe les âmes à la loupe. C’est entre les lignes et dans les silences que, l’air de rien, il en dit le plus. Or, cette mise en scène monolithique nous empêche de porter un regard nuancé sur la complexité des personnages ibséniens. Que manque-t-il au juste pour qu’on ne s’y ennuie pas ? Il manque … il manque… l’essentiel : l’homogénéité du jeu et la profondeur de la mise en scène. 

 

Sheila Louinet

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Solness le Constructeur, de Henrik Ibsen

Adaptation de Martine Dolleans

Mise en scène : Hans Peter Cloos

Assistante à la mise en scène : Camille Pawlotsky

Avec : Jacques Weber, Édith Scob, Mélany Doutey, Jacques Marchand, Sava Lolov, Thibault Lacroix et Nathalie Niel

Réalisation costumes : Marie Pawlotsky

Décors : Jean Haas

Création lumière : Jean Kalman

Musique : Peter Ludwig

Théâtre Hébertot • 78 bis, boulevard des Batignolles • 75017 Paris

Réservations : 01 43 87 23 23

À partir du 3 septembre 2010, du mardi au samedi à 21 heures, matinées le samedi à 17 h 30 et le dimanche à 16 heures, relâche le lundi

48 € | 35 € | 22 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

SPECTATIF 19/09/2010 17:56



L'univers envoûtant d'Ibsen servi par un J. WEBER émouvant et magnifique et une M. DOUTEY surprenante et resplendissante. Un presque beau moment de théâtre entaché malheureusement par une
distribution déséquilibrée qui rend le spectacle bancal : Le personnage du docteur est bien trop jeune pour être crédible et celui de la comptable, pas au point du tout. Frustrant, non ?



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