Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 17:41

Dialogue passionné entre Braunschweig et Pirandello


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Inaugurée en juillet au Festival d’Avignon, l’adaptation de la pièce « Six personnages en quête d’auteur », est actuellement jouée à La Colline, dans le théâtre que dirige son metteur en scène et scénographe, Stéphane Braunschweig. Le texte de Luigi Pirandello, dépoussiéré, y atteint une force de perturbation tout à fait nouvelle.

six-personnages-en-quete-dauteur elisabeth-carecchio-615

« Six personnages en quête d’auteur » | © Élisabeth Carecchio

« La seule vraie et terrible cruauté est celle de l’homme […] qui rend l’homme […] inachevé, qui l’interrompt comme des points de suspension au milieu d’une phrase, qui se détourne de lui après l’avoir regardé », écrit Koltès. C’est cette cruauté, cette étrangeté qui ont fasciné Braunschweig dans la pièce de Pirandello : des personnages dramatiques existent, mais ne sont pas réels, car leur auteur les a abandonnés en cours d’élaboration… Idée fascinante et qui ouvre d’emblée un gouffre de questions : qu’est-ce qu’un personnage ? qui le crée ? pour quoi ? quelle est la part de fiction dans le « réel » et comment la « traduire » dans une œuvre ? quel rapport un auteur entretient‑il avec sa création ? Non seulement la traduction et la mise en scène de Braunschweig réactivent ces problématiques, mais elles s’efforcent aussi de retrouver le créateur absent de Six personnages en quête d’auteur. Là réside l’originalité du spectacle. Braunschweig n’a pas seulement relu la pièce, simplifié, modernisé et oralisé le style. Il s’est aussi inspiré de la Préface de la pièce, écrite a posteriori, et d’un scénario rédigé par Pirandello à la fin de sa vie – deux textes évoquant un auteur tourmenté par ses créatures imaginaires. Ce parti pris explique notamment la fin du spectacle : l’apparition, tel un deus ex machina, et sous la forme d’un personnage masqué, de Pirandello, enfin retrouvé.

Dans cette nouvelle version, le « prologue » a été réécrit : une troupe actuelle, composée d’un metteur en scène et de quatre acteurs entament leur travail théâtral autour de la table. La répétition commence mal, car le texte (Six personnages en quête d’auteur) ne suscite pas assez de désir : trop classique, désuet, éloigné des préoccupations des spectateurs, selon certains. L’un propose de l’adapter, de le réécrire, de ne choisir que des scènes que les acteurs peuvent s’approprier. L’autre le rejette, veut s’inspirer de son réel et prendre la place de l’auteur. Un autre encore préfère s’écarter du texte, tout en continuant à se soumettre à l’imaginaire de l’auteur. On reconnaît ici la position adoptée par Braunschweig lui‑même vis-à-vis de la pièce de Pirandello : un dialogue passionné avec l’auteur, mais un éloignement du texte. Les échanges au sein de la troupe évoquent donc les débats contemporains autour du théâtre postdramatique : déconstruction du personnage (non plus un type, une figure, mais un ensemble d’affects produits par le corps de l’acteur, hors de toute psychologie), mais aussi refus du texte, de la fiction, de l’auteur, au profit d’une écriture de plateau. La « satire des procédés romantiques » chère à Pirandello est donc remplacée par une satire nettement plus moderne.

Dans cette adaptation, des personnages du texte initial ont également disparu (le souffleur qui devient secrétaire-sténographe, les techniciens et les jeunes acteurs qui dansent au début). Le « directeur-chef de troupe », autoritaire et moral, est devenu un metteur en scène dynamique, comique, et qui se questionne (il est finement interprété par Claude Duparfait). Les personnages qui viennent interrompre la répétition de la troupe ne portent pas non plus les « masques spéciaux » mentionnés dans les didascalies. Les puristes pourraient s’en offusquer, car ils rendent, dixit l’auteur, le « sens profond de cette pièce », faisant d’eux, non des « fantômes » mais « d’immuables constructions de l’imagination » où chacun incarne un type (remords du Père, vengeance de la Belle‑fille, douleur de la Mère, mépris du Fils). Les personnages de Braunschweig incarnent pourtant à merveille le paradoxe de leur nature : vivants, proches des « acteurs » d’émissions de télé-réalité qui peuplent notre quotidien, mais non réels, porteurs d’un drame inexorable (à la fois tragique et proche du psychodrame) qui n’a pas été écrit, aussi multiples que la pluralité des regards posés sur eux, refusant d’abandonner leur rôle, radicaux, inaboutis, orphelins… Les comédiens qui les interprètent (Philippe Girard, Maud Le Grévellec, Caroline Chaniolleau, Manuel Vallade) parviennent à rendre compte de ces nuances, tout en faisant ressortir l’aspect typique de chaque personnage : un vrai tour de force. Autre changement, Braunschweig a ajouté des « interludes », sortes de « rêves des acteurs à partir de l’histoire des personnages », explique‑t‑il. Dans l’un deux en particulier, un acteur, assis dans la posture du Penseur de Rodin, s’imagine être l’auteur… Derrière lui, une vidéo représentant un trou dans les nuages (métaphore des origines) est projetée.

Le véritable enjeu de la pièce

L’ensemble de ces modifications produit donc une nouvelle pièce, un texte sur le texte, si l’on peut dire. Mais cette traduction à la fois écrite et scénique ne nuit aucunement à l’esprit de Six personnages en quête d’auteur. Au contraire, elle suit le déroulement de la pièce et met en exergue ses thèmes principaux : les problèmes de communication liés aux sens et à la valeur des mots qui différent d’un individu à l’autre, la nécessité de jouer un rôle pour se rapprocher d’un idéal du moi et de s’exhiber pour finalement se cacher, le conflit entre la vie qui change sans cesse et la nature fixée, incréée, des personnages qui symbolisent le choix d’une forme artistique. La dramaturgie de Braunschweig, qui exploite toutes les mises en abyme possibles, fait rejaillir le véritable enjeu de la pièce : donner à voir « la comédie de la vaine tentative des personnages » à jouer leur drame. En effet, ces six personnages demandent à raconter leur histoire de famille sur scène, et le metteur en scène, séduit, accepte de retranscrire leur drame, d’en faire un texte, une matrice pour ses acteurs, bref une vraie pièce. Évidemment, la réalisation échoue : les personnages entrent en conflit avec les acteurs, les scènes traumatiques que les personnages racontent et jouent sont inachevées, et la plus dramatique d’entre elles est interrompue. La seule chose qui est finalement représentée est la volonté d’advenir des personnages – volonté qui chamboule le plateau, la scène et la salle tout entière !

Les spectateurs assistent ainsi à plusieurs répétitions qui illustrent différents degrés de fiction : une « répétition » initiale qui est en fait un échange théorique sur le théâtre, entre professionnels, et une répétition où se mêlent acteurs et personnages, qui met en pratique, en espace, en corps, ces débats. La scénographie met d’ailleurs bien en évidence le brouillage progressif de l’espace des acteurs et de celui des personnages – rendant poreuse toute frontière entre réel et fiction. Aussi, au début, la scène est‑elle séparée en deux, avec d’un côté, l’espace de travail dépouillé et sombre, et de l’autre, un plateau blanc lumineux pour répéter. Les personnages qui interrompent la séance de travail arrivent par la salle, envahissent l’espace de jeu, et le plateau blanc glisse alors au milieu de la scène. À partir de là, acteurs et personnages se mêlent, se doublent, et un troisième espace s’insinue au moyen de la vidéo. Les écrans représentent des lieux évoqués par les personnages, des paysages imaginaires. Des films montrant les personnages y sont diffusés, enregistrés ou filmés en direct. L’introduction sur scène du hors‑champ, du passé, de l’imaginaire, accentue l’aspect « personnage » (littéraire, cinématographique, dramatique) de ces six personnages trop réels. Le jeu de miroir qui se déploie jusqu’au vertige permet de moduler différentes tonalités, allant du drame à l’humour le plus jubilatoire. En somme, tout Pirandello est là. Et il y a même un peu plus, dans le spectacle si intelligent de Braunschweig : l’auteur perdu est retrouvé à la fin, grâce à un joli tour de passe-passe – un pur coup de théâtre ! 

Lorène de Bonnay


Six personnages en quête d’auteur, de Luigi Pirandello

La Colline en coproduction avec le Festival d’Avignon

www.colline.fr

Adaptation, mise en scène, scénographie : Stéphane Braunschweig

Assistants à la mise en scène : Pauline Ringeade, Catherine Umbdenstock

Avec : Elsa Bouchain, Christophe Brault, Caroline Chaniolleau, Claude Duparfait, Philippe Girard, Anthony Jeanne, Maud Le Grévellec, Anne‑Laure Tondu, Manuel Vallade, Emmanuel Vérité, avec la participation d’Annie Mercier

Costumes : Thibault Vancraenenbroeck

Lumière : Marion Hewlett

Collaboration artistique : Anne‑Françoise Benhamou

Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel

Son : Xavier Jacquot

Vidéo : Sébastien Marrey

Maquillage et coiffure : Karine Guilhem

Création du mannequin : Ellise Kobisch‑Miana

Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte‑Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

www.colline.fr

Du 5 septembre au 7 octobre 2012, du mercredi au samedi à 20 h 30, le mardi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

Durée : 2 heures

29 € | 20 € | 9 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher