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Vendredi 25 novembre 2011 5 25 /11 /Nov /2011 00:11

Blanc, noir et terrifiant

 

Les mots de Bond sont des grenades. Mais ses silences aussi. C’est ce que réussit à faire percevoir Simon-Pierre Ramon dans une mise en scène dépouillée et efficace de « Si ce n’est toi ». Deux chaises pour trois individus, une scène et un hors-champ (de ruines). Blanc (décor), noir (monde) et terrifiant !

 

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« Si ce n’est toi » | © D.R.

 

Chez Bond, la guerre est toujours déclarée. Perpétuelle, elle est aussi apocalyptique. Tout y est poussé à son paroxysme. Ainsi, s’il reste quelques hommes, la plupart ont sans doute perdu leur humanité. En ce sens, ce théâtre s’apparente aux dystopies des grands récits d’anticipation. C’est bien le cas dans Si ce n’est toi. On serait d’ailleurs tenté ici d’opérer un rapprochement avec 1984 de Georges Orwell : même terreur ambiante, même autorité invisible et terrifiante, même sommation d’éradiquer les souvenirs et les relations humaines.

 

Nous sommes en 2077 (même si, évidemment, la pièce nous tend un miroir hideux). Jams et Sara sont mariés, c’est-à-dire qu’ils sont unis sous le même toit, pour le meilleur (faire bloc contre les autres) et pour le pire (devoir partager un espace). Au service de l’autorité, Jams patrouille, mais veille à ne pas se souiller quand ses victimes pissent le sang. Sara, quant à elle, entend sans cesse cogner à la porte. Délire-t-elle ? Peu importe après tout. Ce qu’on palpe, c’est la terreur des deux personnages et leur besoin maladif d’ordre.

 

Frères dans le sang ?

Or, un jour, on frappe et quelqu’un entre. Il vient de l’autre côté. C’est le côté où les gens se suicident par centaines, où ils ont conservé des photos et le pouvoir de souffrir. Comme l’intrus est peut-être contagieux, et qu’il prétend, de surcroît, être le frère de Sara, il ne reste plus qu’à l’éliminer avant qu’il n’attire l’attention. On le sait, on le sent : le dernier acte ne peut être que sanglant, car la guerre est partout comme un air qu’on respire. C’est pourquoi ce texte de Bond a des allures de tragédie, noire, noire, et une structure dramatique forte. On perçoit une tension depuis la première minute jusqu’à la dernière. Pourtant, parallèlement, Bond propose un cycle. La pièce s’ouvre sur un cri de rejet « Allez-vous-en » et se termine par « Va te faire foutre ». Le monde n’a pas changé.

 

Bond a le talent immense de faire éclater l’horreur comme une bombe au milieu d’une phrase anodine. Ses pièces ne sont pas bavardes mais glaçantes. L’art de Simon-Pierre Ramon est de rendre compte de cette spécificité avec ses collaborateurs. À l’économie de Bond, répond ainsi la sobriété des costumes et surtout celle de la scénographie de Benoît Grégoire. De fait, sur scène, tout est blanc. Devant : une table et deux chaises : ce n’est rien, et c’est donc tout. Derrière : un chariot rempli d’objets hétéroclites, entassés pêle-mêle et homogénéisés par la même peinture blanche. Dans ce chariot, tout menace de tomber et deux poupées (métonymie du couple en scène, rappel de l’enfance de Sara et de son frère ?) sont renversées et écrasées. Mais la véritable trouvaille scénographique consiste à organiser la scène de manière à accentuer deux impressions : le vide et le déséquilibre. On vous laisse le découvrir.

 

« Mettre en salle » les silences de Bond

Par ailleurs, Simon-Pierre Ramon dégoupille le texte en mettant en scène les silences de Bond. On serait tenté même de dire qu’il les met plutôt « en salle », tant son travail contribue à déstabiliser le spectateur. Comment cela ? Tout d’abord, en collaboration avec Tanguy Gauchet, il élabore un travail extrêmement fin (presque trop beau) sur la lumière et le noir. En effet, jamais étale, une lueur circonscrite surgit dans un halo puis se dérobe. On se dirait alors dans un cauchemar où faire la distinction entre le rêve et la réalité, la mort et la vie est impossible. Ensuite, il joue les silences autant que les mots. Car les silences sont comme l’eau dans laquelle se déploie la fleur de l’horreur. Noyés dedans, on attend. On entend, comme Sara, les coups qui viennent d’on ne sait où. C’est très fort, si fort que les interprètes pourtant très bons ne font pas tout à fait le poids, comme si leur jeunesse les sauvait de l’horreur.

 

En même temps, au milieu de l’horreur, c’est bien de l’enfance que surgit un autre choix que la violence. Quelque chose comme une fraternité et la fraîcheur des interprètes le dit peut-être aussi. À vous de juger. Ce qui est sûr, c’est que le travail proposé mérite le détour jusqu’au Théâtre de l’Opprimé. 

 

Laura Plas

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Si ce n’est toi, d’Edward Bond

Traduction : Michel Vittoz

L’Arche éditeur

Cie Sylphide • 3, avenue de Toulouse • 11110 Coursan

06 81 38 28 46

Courriel de la compagnie : compagnie.sylphide@gmail.com

Mise en scène : Simon-Pierre Ramon

Avec : Jean Alois Belbachir, Xavier Besson, Marik Renner

Scénographie : Benoît Grégoire

Lumières : Tanguy Gauchet

Théâtre de l’Opprimé • 78-80, rue du Charolais • 75012 Paris

Métro : Reuilly-Diderot (sortie rue de Chaligny), Montgallet, Dugommier

Site du théâtre : www.theatredelopprime.com

Réservations : 01 43 40 44 44

Du 16 au 27 novembre 2011, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures

Durée : 1 heure

16 € | 12 € | 10 €

Publié dans : FRANCE-ÉTRANGER 1998-2012 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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