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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 18:53

Des corps qui semblent nés pour danser


Par Savannah Macé

Les Trois Coups.com


Dans un désir de fusion entre la danse (discipline centrale), le théâtre et le chant, la compagnie Interface réunit ces arts et les inscrits dans un contexte politique de dictature. De cette expérimentation naît « Shabbath », une création brute d’émotions et de sens, qui s’interroge sur les différences comportementales que peut engendrer une situation violente, en plaçant l’individu face à une crise.

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« Shabbath » | © D.R.

Shabbath ne présente pas de personnages, mais nous fait découvrir trois figures : le Pouvoir, représenté par l’homme chanteur ; la Soumission avec la première danseuse, qui se rallie à sa cause ; la Rébellion incarnée par la seconde danseuse, au comportement révolutionnaire. Ces trois corps alterneront entre rapports de force, douceur et faiblesse, tournoyant dans une atmosphère régie par la peur et la montée de l’absolutisme.

Le dialogue, à proprement parler, est inexistant, mais des voix off inscrivent les trois caractères dans une situation et une partie de l’Histoire, bien dessinées. Ainsi, les discours totalitaires d’Hitler, Mussolini et Franco se succèdent, instaurant un climat angoissant allant parfois jusqu’à mettre le spectateur mal à l’aise. Même si parfois des voix de femmes qui content leur traversée vers la mort apportent un apaisement sonore, le propos n’en reste pas moins monstrueux et la réalité alarmante. La violence ambiante est renforcée par le chant du ténor, dont la puissance vocale appelle à la soumission et à l’obéissance. Le principal langage devient celui du corps, qui se traduit par un dialogue entre les deux danseuses. Corps déchaînés, qui se rapprochent, qui s’éloignent et se déforment, dans le seul but de mettre en valeur la question de la réaction d’un individu face à une situation particulière. Toute la démarche de la compagnie réside dans la volonté d’étudier les divergences de comportements traduites par des corps qui s’écroulent et se relèvent. Ces mêmes corps confrontés à une mise à l’épreuve perpétuelle et à l’urgence de choisir son camp.

La guerre des corps

Le plateau est nu ; seules des vapeurs de fumée oscillant entre ombres et clarté accompagnent ou voilent les pas des danseuses. Le jeu des lumières est l’élément majeur et indispensable de cette scénographie. Il crée un rythme précis avec un enchaînement de tableaux signifiés par l’ambiance instaurée par le choix des couleurs et leur intensité. Ainsi, la scène passe d’un environnement rouge flamboyant, signe du chaos et de la terreur, à des lueurs blanches qui tendent vers l’intimité et la légèreté de l’espoir. La mise en scène réside aussi dans les chorégraphies, l’occupation de la scène et la cadence des mouvements qui nous racontent une histoire de vie et esquissent des partis pris politiques. Ceux‑ci sont définis par l’alliance de l’homme avec celle des deux femmes qui est sous son emprise. Quant à la femme révoltée, son refus du pouvoir, donc son isolement, est symbolisé par le port d’un masque qui la place en situation de proie, à rallier ou à abattre. Conséquence : les corps se défient et tentent de survivre. Les gestes sont souples lorsqu’ils aspirent à une liberté enivrante. Les muscles se raidissent pour traduire l’écroulement et la soumission des danseuses. Les déplacements illustrent cette volonté de combattre, à travers le corps, le poids du passé, pour s’ouvrir à un avenir serein.

Nous sommes hypnotisés

La précision des mouvements et la grâce qui émanent de Stéphanie Ball et Géraldine Lonfat tiennent le spectateur en haleine. Nous sommes hypnotisés par la légèreté de leurs déplacements aériens, par la fluidité et l’aisance d’un corps qui semble né pour danser. Stéphanie Boll incarne une forme de fragilité et de naïveté enfantine, en contraste avec Géraldine Lonfat dont les mouvements, plus aboutis, imposent une maturité ainsi qu’une force de caractère et de persuasion. Quant à Nicolas Gravier, il étonne par la puissance de son timbre qui lui donne une prestance qui impose le respect. Néanmoins, son implication aurait pu être davantage amplifiée pour mieux marquer son union et sa lutte avec les deux femmes.

Shabbath pose, une fois de plus, la question des limites entre les arts vivants. Les frontières sont abolies afin de brouiller les langages en les mélangeant. Riche de force et d’une volonté de dénonciation d’une période traumatisante, ce spectacle reste, à certains moments, surchargé. Une accumulation d’éléments visuels et sonores perturbe le spectateur. Il ne parvient plus à garder une concentration constante, lui permettant de combiner ce qu’il voit, ce qu’il entend et ce qu’il perçoit. Le texte des voix off est parfois complexe et demande un temps d’analyse et de décryptage, qui n’est pas instantané. Il devient nécessaire de se renseigner, au préalable, sur le contexte historique afin de se laisser porter par la beauté violente des chorégraphies. 

Savannah Macé


Shabbath, de Stéphanie Boll, Géraldine Lonfat et André Pignat

Compagnie Interface • route de Riddes 87, Z.I. Chandoline •1950 Sion Suisse)

+41 27 203 55 50

Site : http://www.theatreinterface.ch/

Courriel : info@theatreinterface.ch

Texte : Stéphane Albelda

Mise en scène : Stéphanie Boll, Géraldine Lonfat et André Pignat

Chorégraphie : Stéphanie Boll et Géraldine Lonfat

Avec : Stéphanie Boll, Géraldine Lonfat et Nicolas Gravier

Costumes : Iris Aeschlimann et Gerda Pignat

Décors : Pierre de Saint-Léonard

Création lumière : Bert De Raeymaecker

Musique : André Pignat

Théâtre des Mathurins • 36, rue des Mathurins • 75008 Paris

Site du théâtre : http://www.theatredesmathurins.com/

Courriel de réservation : contact@theatredesmathurins.com

Réservations : 01 42 65 90 00

Du 26 août au 17 décembre 2012, dimanche à 19 heures, lundi à 21°heures

Durée : 55 minutes

28 € | 15 € | 12 €

Tournée :

– les 16 et 17 novembre 2012 au Théâtre du Balcon à Avignon

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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