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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 16:28

Patrimoine immatériel


Par Aurore Krol

Les Trois Coups.com


Depuis fin janvier, le musée de la Danse inaugure un nouveau cycle intitulé La Permanence. Une expérience d’un an qui consiste à faire (re)découvrir au public des œuvres aussi bien plastiques que chorégraphiques, souvent inclassables, parmi lesquels le solo « Sans titre », de Tino Sehgal.

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Boris Charmatz-2011 | © Richard Dumas

Tino Sehgal pousse à l’extrême l’unicité et l’aspect immatériel de son travail, puisque aucune marque ne doit subsister en dehors de l’ici et maintenant du temps de la représentation. Faisant fi d’une culture de la trace, où chaque production est rattachée à son contrat et à sa preuve écrite, l’artiste refuse catégoriquement que des documents, photographies ou vidéos ne viennent apporter un paratexte à sa démarche. Comme si l’éphémère s’érigeait ici en contrepoint d’un système de valeur matérialiste en perte de sens.

Le travail de l’artiste s’inscrit pleinement dans la perspective du centre chorégraphique de Rennes, où le public est régulièrement mis au cœur d’un processus participatif. Ainsi le solo que Tino Sehgal a transmis à Andrew Hardwidge, Frank Willens et Boris Charmatz est composé d’une succession de mouvements et de directives susceptibles d’évoluer à tout moment. Chaque danseur l’interprétera spontanément en fonction de son humeur spécifique, dans une énergie interactive où les spectateurs pourront aussi avoir leur rôle à jouer.

Créé il y a quatorze ans, Sans titre se propose de traverser les gestes chorégraphiés du xxe siècle dans une démarche presque muséale. Les initiés reconnaîtront sans trop de difficultés les postures caractéristiques de différents courants, mais le spectacle pourra également s’apprécier sans toutes ces références. En effet, la richesse des variations entre les trois interprètes offre une lecture assez juste de ce qu’un corps – dans sa substance propre et ses intentions spécifiques – peut apporter d’inédit à un enchaînement.

Andrew Hardwidge tout en nonchalance narquoise

Le cadre est austère pour cette succession de solos : ni musique ni création lumière, un simple plateau vide et des interprètes nus sur lesquels tout se concentre. Peut-être légitimé par sa jeunesse frondeuse, Andrew Hardwidge danse tout en nonchalance narquoise, offrant des gestes ronds et des pauses joueuses. C’est un tout autre tableau que propose Frank Willens, nerveux, resserré, comme d’un boxeur dans certains replis spasmodiques. Boris Charmatz, ultime interprète, laisse place quant à lui à plus d’expressivité et de second degré, comme une liberté presque irrévérencieuse mais très intelligente.

Si le propos peut sembler élitiste, la manière dont il se déroule lui évite tout écueil prétentieux. En effet, Tino Sehgal sollicite l’anatomie dans ses moindres recoins, dans une impudeur dénuée de toute tentation grandiloquente. Ainsi, la pièce prête plus d’une fois à sourire et monte en intensité au gré de ses strates d’interprétation. Sa polysémie et sa teneur historique n’en sont que plus savoureuses et précieuses. 

Aurore Krol


Sans titre, solo conçu par Tino Sehgal

Trois versions avec : Andrew Hardwidge (18 heures), Frank Willens (19 heures), Boris Charmatz (20 heures)

Musée de la Danse • 38 rue Saint-Melaine • 35000 Rennes

Réservations : 02 99 63 88 22

www.museedeladanse.org

Mercredi 5 février 2014

Durée : 3 heures

15 € | 5 €

Version avec : Frank Willens, vendredi 7 février 2014, université Rennes‑II, bâtiment Ereve, salle polyvalente, gratuit

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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