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26 juillet 2011 2 26 /07 /juillet /2011 19:46

 En direct d’Avignon 

 

Pouvoir, passion et démesure dans la cour


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Il y a quelque chose de fortement symbolique à monter cette histoire de Jeanne et de Gilles dans ce haut-lieu de la chrétienté médiévale qu’est Avignon, et tout spécialement dans le palais des Papes. Tom Lanoye et Guy Cassiers ont, en effet, centré « Sang et roses. Le chant de Jeanne et Gilles » (« Bloed & rozen. Het lied van Jeanne en Gilles », en flamand) sur l’affrontement des deux compagnons d’armes, la Pucelle d’Orléans et le monstre des marches de Bretagne, avec la puissance temporelle et spirituelle de l’Église. Les faits historiques sont quelquefois un peu tordus, mais le sens de l’Histoire est respecté. L’œuvre se présente sous la forme d’un diptyque dont le second volet fait écho au premier, comme dans un miroir déformant.

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« Sang et roses » | © Koen Broos

Nous assistons d’abord à l’arrivée de Jeanne à la Cour, puis au sacre de Reims (traité sur le mode parodique), à son procès et à son exécution. Tous les autres épisodes sont traités par des récits ou de simples évocations. Pas de grandes scènes de bataille, pas de déploiement du faste royal, aucun effet spécial, seuls les affrontements entre personnages comptent.

De même, dans le volet consacré à Gilles, ne verrons-nous pas les scènes d’orgie ou les pauvres corps suppliciés. Comme dans la tragédie classique, le récit y pourvoira sans que cela n’enlève rien à la force de l’œuvre. Ici aussi, on se concentre, à travers les individus, sur l’affrontement entre forces rivales : le pouvoir de l’Église et celui de la royauté et des féodaux.

Une forme d’hybris *

Qu’est-ce qui unit Gilles et Jeanne, au-delà de leur compagnonnage d’armes ? Leur foi, leur soif d’absolu, leur destin final (la mort puisque dans l’Histoire Gilles de Rais a été étranglé), mais aussi, et peut-être surtout, une forme d’hybris *. Jeanne va au-delà de ce que lui ont commandé ses voix et refuse de rentrer dans le rang. Ce sera sa perte. Gilles, peut-être pour expier sa lâcheté face à l’exécution de Jeanne, se lance dans une escalade infinie de la sexualité, de la cruauté, de la prodigalité et de l’abus de pouvoir. Nous sommes bien dans la tragédie, et le metteur en scène a raison d’évoquer Shakespeare.

Le texte en flamand n’est nullement un obstacle à la compréhension des spectateurs français, grâce à un système ingénieux de surtitrage en trois points de la scène. On peut cependant regretter qu’un des surtitres ait été projeté sur le même écran que les images vidéo, induisant ainsi le spectateur à dédaigner l’acteur concret pour son reflet et à se comporter un peu comme au cinéma.

Stimuler l’imagination créatrice du spectateur

Dans cette immense enceinte, les ombres projetées sur les murs médiévaux accentuent la dimension dramatique de l’œuvre. L’écran fait de pièces de métal permet à tout spectateur d’apprécier les expressions des acteurs, même si cela oblige souvent ceux-ci à jouer de profil. Enfin, dans des scènes particulièrement tendues, comme les procès, le recours à la vidéo cesse pour dramatiser davantage l’affrontement humain. Tout est fait pour stimuler l’imagination créatrice du spectateur comme dans la scène du bûcher où les protagonistes jouent devant un écran vidéo de flammes ou comme dans la chevauchée en forêt qui utilise le même procédé avec un mime des comédiens, sans le moindre cheval.

Il faut aussi souligner la contribution du remarquable chœur mixte, le Collegium vocale de Gand, et de la musique composée par Dominique Pauwels. On songe aux remarquables polyphonies médiévales et au chœur de la tragédie antique.

Le remarquable Johan Leysen

L’effet de miroir dont nous avons déjà parlé est habilement renforcé par la distribution des rôles. Gilles de Rais est interprété par le remarquable Johan Leysen, aussi convaincant dans son rôle de grand seigneur guerrier que dans la représentation du « grand seigneur méchant homme », enfoncé dans le stupre. Mais la jeune et fragile Jeanne (Abke Haring), toute menue dans sa méchante petite robe rouge, incarne avec la même justesse, dans la deuxième partie, l’inquiétant Frère Prelati, moine alchimiste, débauché, amant de Gilles de Rais et son âme damnée. De même, la reine-mère du premier volet, autoritaire, guidée par ses sens et machiavélique, devient-elle la mère, humble et touchante, de l’un des garçons sacrifiés par Gilles de Rais (Katelijne Damen). L’effet produit par cette sorte de renversement des valeurs contribue au pouvoir de séduction de la pièce.

Voici donc une œuvre résolument moderne dans son propos et ses moyens, directement conçue pour le Festival et pour la cour d’honneur, qui a su toucher le cœur et l’esprit des spectateurs, sans la moindre facilité ou la moindre complaisance. C’est un exemple à méditer. 

Jean-François Picaut


* L’hybris (aussi écrit ubris, du grec ancien ὕϐρις / húbris) est une notion grecque que l’on peut traduire par « démesure ». C’est un sentiment violent inspiré par les passions, et plus particulièrement par l’orgueil. Les Grecs lui opposaient la tempérance, et la modération. Dans la Grèce antique, l’hybris était considérée comme un crime. Elle recouvrait des violations comme les voies de fait, les agressions sexuelles et le vol de propriété publique ou sacrée.


Sang et roses. Le chant de Jeanne et Gilles, de Tom Lanoye

Texte de Tom Lanoye publié en français aux éditions Actes Sud-Papiers (2011)

Mise en scène : Guy Cassiers

Avec : Abke Haring, Johan Leyzen, Katelijne Damen, Stefaan Degand, Hans Kerchoffs, Johan Van Assche et Jos Verbist

Musique : Dominique Pauwels, interprétée par le Collegium vocale de Gand

Costumes : Tim Van Steenberger

Festival d’Avignon

http://www.festival-avignon.com/

Cour d’honneur du palais des Papes • 84000 Avignon

Du 22 au 26 juillet 2011 à 22 heures

Durée : 2 h 30

38 € à 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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