Dimanche 15 novembre 2009 7 15 /11 /Nov /2009 23:27

« Le mystère de l’amour est bien plus grand que le mystère de la mort. »

 

Pour la troisième fois, la reprise de « Salomé » dans la production de Lev Dodin a encore attiré un public fidèle. Et ce, malgré une mise en scène beaucoup trop statique, reposant essentiellement sur le jeu d’actrice de Salomé.

 

Tiré du livret de la pièce d’Oscar Wilde, cette œuvre morbide et ardue continue d’alimenter les esprits par son originalité d’expression et la cruauté de son propos. Son dialogue vocal dense et continu demande une énergie considérable parallèlement au débit d’une orchestration flamboyante. Celle-ci génère les mouvements de l’âme et de l’action. Ceux de la transmutation du désir en sang et en mort.

 

C’est un vendredi 13, deux ifs noirs pourfendent le ciel sous une lune menaçante et fantomatique… Baignant dans une atmosphère mordorée, le décor unique de David Borovsky impose une belle ordonnance des volumes dans un classicisme orientaliste chaleureux. Les costumes amples et lumineux, robes de derviche, donnent du mouvement et l’envie de se perdre dans la danse. Malgré ce premier éclat visuel poétique au cœur des jardins de Babylone, peu d’action, même si finalement cette léthargie scénique a le mérite de concentrer toute notre attention sur le travail fulgurant des voix et la beauté inouïe de la musique.

 

« Salomé » | © Opéra national de Paris/Frédérique Toulet

 

Mais où se cachait Lev Dodin ?

Le plateau offre une homogénéité satisfaisante dans les prestations, bien que les voix accomplissent leur tâche avec ténacité mais sans ferveur particulière. Camilla Nylund dans le rôle-titre tire son épingle du jeu par son engagement vocal et la variété des couleurs qu’elle infuse. Mais sa Salomé reste frêle, voire insuffisante en matière de projection du timbre pour un rôle aussi lourd. Malhabile dans ses déplacements, elle est dépourvue de sensualité et frôle le ridicule dans l’effeuillage des sept voiles. On atteint des sommets lorsqu’elle s’écroule suffocante en shorty bleu clair. Mais où se cachait Lev Dodin pendant ces dix minutes orchestrales sublimes ? Vincent Le Texier campe un Jochanaan mature, mais les incertitudes de son émission empêcheront les harmoniques aiguës de parvenir jusqu’à nous, et sa couleur restera, ce soir-là, fort terne. Thomas Moser en Hérodes, précieux à souhait, instaure par son jeu et sa diction cette atmosphère orientale si particulière à l’œuvre. Alliant humour et fantaisie à sa ligne mélodique, il se joue des difficultés et fluidifie ainsi la pression du drame. Je citerai personnellement encore la prestation de la basse Gregory Reinhart, cinquième juif, d’une souplesse et d’une beauté d’émission surprenante au cœur de cette distribution.

 

C’est à la direction de l’Orchestre national de Paris que revient l’intérêt de cette reprise. Alain Altinoglu, jeune chef de 34 ans, transcende la partition par une battue magnétique qui incarne à souhait l’ambiguïté du désir de Salomé. Respirant charnellement cette musique sombre, immense, il tisse sa toile orchestrale comme un marionnettiste, conférant à l’onde sonore une énergie profonde, stable et continue. L’atmosphère en demi-teinte qui s’en dégage permet de contenir l’éclatement des harmonies straussiennes comme une menace sous-jacente au cataclysme final (Mann totes des weib ! *). Alternant la virtuosité jaillissante des traits de cordes avec la noirceur des élans, il adapte sa pulsation à un souffle vocal libre où chaque voix s’épanouit sans jamais être couverte. Son engagement physique lui permet d’enchaîner le flux dans un état quasi médiumnique, créant une symbiose entre l’orchestre et le plateau. En libérant la tension du désir et la violence du propos, il fait éclater la profusion des couleurs de l’orchestration. Le son qui émerge de la fosse est prenant, il s’épanouit dans un raffinement intellectuel survolté. Il y a du Don Juan dans cette direction-là ! 

 

Praskova Praskovaa

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


* « Qu’on tue cette femme ! »


Salomé, de Richard Strauss (1864-1949)

Drame lyrique en un acte

Livret d’Oscar Wilde dans une traduction allemande de Hedwig Lachmann

Direction musicale : Alain Altinoglu

Orchestre de l’Opéra national de Paris

Mise en scène : Lev Dodin

Décors et costumes : David Borovsky

Lumières : Jean Kalman

Chorégraphie : Jourii Vassilkov

Dramaturgie : Mikhail Stonine

Collaboration artistique : Valerii Galendeev

Avec : Thomas Moser (Hérodes), Julia Juon (Hérodias), Camilla Nylund (Salomé), Vincent Le Texier (Jochanaan), Xavier Mas (Narraboth), Varduhi Abrahamyan (page de Hérodias), Wolfgang Ablinger (Sperrhacke, Erste Jude), Éric Huchet (Zweiter Jude), Vincent Delhoume (Dritter Jude), Andreas Jâggi (Vierter Jude), Gregory Reinhart (Funfter Jude), Nahuel Di Pierro (Erster Nazarener), Ugo Rabec (Zweiter Nazarener), Nicolas Courjal (Erster Soldat), Scott Wilde (Zweiter Soldat), Antoine Garcin (Ein Cappadocier)

Opéra Bastille • place de la Bastille • 75012 Paris

http://www.operadeparis.fr/

Vendredi 13 novembre à 20 heures

1 h 40 sans entracte

De 5 € à 138 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - Un commentaire ? - Voir les 0 commentaires
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