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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 19:40

Un Koltès à l’argentine,

qui traîne


Par Maud Sérusclat-Natale

Les Trois Coups.com


Cette semaine, le Théâtre de Montbéliard accueillait une pièce célèbre de Koltès : « Sallinger ». L’originalité à laquelle M.A. scène nationale nous a habitués était bien présente puisqu’il s’agit d’une création en version argentine du texte. Le spectacle a du coup gagné en couleur et en énergie, mais n’a pas su me séduire totalement.

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« Sallinger » | © Carlos Furman

Alors que nous traversons le hall, le Rouquin est déjà dans son cercueil, on passe devant lui sans presque y faire attention. Sur la scène gisent une vieille voiture américaine des années soixante et deux cubes préfabriqués entourés de spots bleus. Voilà ce qui représentera tout au long de la pièce le « New York abstrait, nocturne, déconnecté » de Koltès. Une famille se déchire après le suicide d’un des leurs. Celui qui est surnommé le Rouquin, « el Colo » dans cette version, s’est tiré une balle dans la tête un soir, sans laisser d’explication. Sa femme, Carole, en veut au monde entier, et en particulier à sa belle-famille qui ne lui a jamais accordé de place. Elle qui rêve d’être la muse d’un écrivain semble avoir des choses à révéler. Le jeune frère du défunt, Leslie, comédien sans talent, est perdu au milieu d’émotions troubles, entre jouer la douleur et lutter pour y échapper. Sa sœur Anna, quant à elle, est littéralement dévastée par cette mort. Elle avait un lien très fort avec le Rouquin. Elle voulait partir avec lui, ne pas rester là, chez eux, ces êtres étrangement inertes, mécaniques presque, ces morts-vivants qui leur tiennent lieu à tous trois de parents. Ceux-ci sont sans doute les premiers responsables du désordre dans lequel se noie cette famille. Voilà, à première vue, à quoi ressemble le tableau.

J’avais un souvenir affreux de ce texte, sur lequel j’avais planché jadis sans avoir rien compris ni de l’histoire, ni du propos, ni de l’enjeu. J’avais quelques doutes quant à cette idée d’aller voir ce travail qui passe par deux traductions, l’une en espagnol, l’autre à nouveau en français pour les surtitres. Bien que la méthode ne soit pas très catholique pour les puristes, j’avoue volontiers que j’ai apprécié cette version et qu’elle m’a enfin laissé une impression claire, parfois même belle et troublante, de la pièce de Koltès. Cela est surtout dû au jeu des acteurs, principale proposition de mise en scène. Ainsi, comme le confirme le metteur en scène Paul Desveaux, pour revisiter l’œuvre poétique de Koltès, il fallait travailler sur un territoire vierge, et les jeunes acteurs argentins choisis connaissent peu l’œuvre du dramaturge. Par ailleurs, « ils ont un énergie, une précision, une certaine folie des corps, qui répondent aux sentiments tragiques qui traversent la pièce ».

De l’énergie, il y en avait beaucoup sur scène, en effet. Les comédiens ont été très généreux, mais pas toujours pertinents ce soir-là, à mon sens. Le jeu du personnage de Leslie, par exemple, reste pour moi une énigme. L’acteur s’est beaucoup trop agité pour m’émouvoir. Les deux comédiennes qui jouaient la mère et la fille ont en revanche été spectaculaires. La première, interprétée par Lucrecia Capello, a pourtant un petit rôle et reste presque muette toute la première partie de la pièce. Si elle parle peu, on se rend très vite compte que son personnage mécaniquement maternel, qui raconte des vieilles histoires avec morale à la clé et prépare le café, s’est sans doute réfugié dans un autre monde tant celui qu’elle vit lui échappe ou peut-être même lui déplaît. C’est en tout cas sa façon de jouer qui m’a laissé entendre cela et qui m’a particulièrement touchée, alors que le texte de Koltès ne m’avait rien indiqué. Quant à Anita Pauls, elle incarne une Anna à fleur de peau, aussi fragile qu’émouvante, à l’image du personnage de la pièce.

Au-delà d’une direction d’acteurs centrée sur les émotions et le corps, plutôt réussie, la mise en scène de Paul Desveaux nous laisse un peu sur notre faim. C’est surtout le rythme qui a manqué, et c’est un problème quand on propose un spectacle en langue étrangère qui dure deux heures et demie. Malgré quelques beaux moments mêlant tragique et comique offerts par des jeunes comédiens talentueux, malgré des effets de musique, composée pour l’occasion, censés stimuler le spectateur, ou encore la création d’un intermède vidéo, la dernière heure du spectacle a été très, très, longue. Dommage. 

Maud Sérusclat-Natale


Sallinger, de Bernard-Marie Koltès

L’Arche éditeur

Traduction en espagnol : Violeta Weinschelbaum

Mise en scène et scénographie : Paul Desveaux

Avec : Céline Bodis, Lucrecia Capello, Roberto Castro,
Luciana Lifschitz, Javier Lorenzo, Francisco Lumerman, Anita Pauls,
Martin Slipack

Costumes : Julio Suarez

Lumières : Gonzalo Cordova

Musique : Vincent Artaud featuring H.K.B. F.I.N.N.

Assistante à la mise en scène et interprète : Amaya Lainez

Seconde assistante à la mise en scène : Mariana Cecchini

Théâtre de Montbéliard, M.A. scène nationale de Montbéliard • rue de l’École-Française • 25200 Montbéliard

Réservations : 0805 710 700 (numéro vert gratuit)

www.mascenenationale.com

Le 4 décembre 2012 à 20 heures

Durée : 2 h 30

14 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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