Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 13:27

Salieri ou la jalousie

du second couteau


Par Céline Doukhan

Les Trois Coups.com


Jean Hache a plutôt la classe en Salieri, vieux hibou qui, du fond de son asile, n’en finit pas de se coltiner le fantôme du divin Mozart.

salieri-300Salieri et Mozart, c’est un peu Federer et Nadal, l’histoire d’un chevalier tout de blanc vêtu soudain foudroyé par une étoile portant Pantacourt, maillot vert laissant voir d’obscènes biceps, plus un bandeau dans ses cheveux longs, qui donnait une tête d’Indien à l’Espagnol. Une malédiction s’était abattue sur le grand Roger : jamais Federer ne pourrait remporter Roland-Garros tant que ce gars-là serait vivant. Il fallait que l’autre ne fût plus là pour qu’il puisse gagner le tournoi, face à un adversaire de seconde zone. Ici, on voit Salieri terrassé par les premières mesures des Noces de Figaro comme Roger par un coup droit génial de Rafa. Il n’y a rien à faire sinon s’incliner, et encaisser les jeux qui défilent, les uns après les autres, pour enfin, sur le podium final, tenir son petit plateau en argent tandis que, sous les bravos, l’Indien brandit pour la sixième fois la coupe énorme du triomphe. On pourrait presque voir l’empereur Joseph II applaudissant dans la tribune présidentielle.

Salieri, le mal-aimé de Dieu, c’est tout cela, sans les raquettes. Le thème a déjà été abordé en littérature *, au théâtre (Amadeus, la pièce de Peter Shaffer, 1979), et au cinéma (Amadeus, le film de Miloš Forman), et Jean Hache ne peut donc que s’exposer à la comparaison. Bon, surtout avec le film de Forman, pas la peine de faire le malin… On a beau faire, on voit défiler en pensée tous les moments évoqués dans la pièce : Mozart chassé à coups de pied du palais du prince-archevêque Colloredo ; relations difficiles de Mozart avec son père ; démarches de Constance Mozart auprès de Salieri pour obtenir des aides ; domestique à la solde de Salieri espionnant le ménage Mozart… On se demande aussi : quel doit être le point de vue de spectateurs qui n’auraient pas vu le film ? Ils seront sans doute frappés par la personnalité multiple de Salieri, peut-être au risque de ne plus savoir sur quel pied danser.

Car ce Salieri-là, c’est une somme de paradoxes. Avec Jean Hache, il est fragile, vieillard aux jambes maigres qui se lave les pieds dans une bassine en fer blanc, mais aussi hargneux, fardé comme un vieux beau décrépit, vivant avec des fantômes, comme ces anciennes maîtresses matérialisées sur scène par une sorte de mannequin à tête de biche (?) planqué dans la pénombre d’un placard.

Un personnage pas vraiment sympathique

Le texte écrit par Jean Hache est clair, vivant et pas trop lourdement pédagogique, quoique marqué par un certain académisme (forme chronologique du récit, opposition des deux livres de chevet de Salieri : Pascal et Sade…). Il fait un très beau travail d’acteur : la diction et la gestuelle sont précis, calibrés, tendus, et le voilà tour à tour vulgaire, rusé, admiratif, jaloux… Il crée un personnage pas vraiment sympathique, avec son côté vieux pervers qui zieute avec envie le postérieur des petites servantes qui passent à sa fenêtre. Il est effrayant et pathétique dans sa relation d’amoureux aigri avec Dieu : lui qui a tout fait pour Son service, le voilà supplanté par un jeune crétin qui, et c’est là le drame, est indéniablement meilleur que lui, touché par la grâce, aérien, tandis que lui, Salieri, aligne laborieusement les mesures.

Le choix est aussi fait de voir Mozart comme une figure incarnant l’artiste libre, travaillant pour l’amour de l’art, lui aussi artiste maudit, dans un sens très moderne cependant : refusant les compromissions de la cour et la musique de commande, il a parfois du mal à joindre les deux bouts, mais, au moins, lui, il a le feu sacré ! Peut-être pas totalement exacte sur le plan historique, cette opposition tranchée a le mérite de faire surgir deux figures éminemment dramatiques. Enfin, on sait gré à Jean Hache de ne pas nous avoir assommés avec les mêmes sempiternels morceaux de musique qui auraient pu surgir avec autant d’originalité qu’un ace dans un tie-break : c’est ainsi que, pour la mort de Mozart, vous entendrez un Requiem de… Salieri. Roger et Rafa, eux, attendent toujours leur Pouchkine, leur Forman, leur Jean Hache. 

Céline Doukhan


* Mozart et Salieri, d’Alexandre Pouchkine, traduit
par Jean-Pierre Pisetta.


Salieri, le mal-aimé de Dieu, de Jean Hache

Compagnie Théâtres en Perche

06 12 73 26 33 | 01 45 54 16 24

theatresenperche@yahoo.fr

Mise en scène : Jean Hache et Roland Hergault

Avec : Jean Hache, avec la voix d’Emmanuel Ray (Mozart)

Lumières : Roland Hergault

Son : Jean-Michel Oberland

Costumes : ateliers La Dame à la licorne, Chartres

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

www.lucernaire.fr

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 1er juin au 27 août 2011 à 18 h 30, du mardi au samedi

Durée : 1 h 15

25 € | 20 € | 15 € | 10 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher