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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Petit Ibsen illustré
Nous assistons ce soir à « Rosmersholm », le premier volet d’un diptyque Ibsen tant attendu au Théâtre national de la Colline : il s’agit bien de deux spectacles inauguraux de Stéphane Braunschweig, nouveau directeur des lieux. * Malheureusement, espoir et attente s’effaceront vite devant la triste image d’un metteur en scène qui, une fois reconnu et célèbre, se repose désormais sur ses lauriers. Quel gâchis !
Après s’être bravement confronté à Peer Gynt, les Revenants et Brand, Braunschweig retourne vers le matériau dramatique d’Ibsen. Il concocte cette fois-ci une mise en scène tellement classique, sage, respectueuse et policée qu’elle n’apporte strictement rien au texte. Certes, le concept consiste à montrer le vide, le silence et l’inertie de Rosmersholm, cette demeure familiale funeste hantée par le passé. Mais est-ce suffisant pour construire sur scène un univers ibsenien digne de nom ?
La pièce en question met en lumière le domaine de Rosmersholm, une maison où on ne rit jamais. Le pasteur Rosmer, après le suicide mystérieux de sa femme Béate, prétend à une liberté et un affranchissement extrêmes, en reniant sa foi et la loi de ses ancêtres. Peu à peu, l’énigme se dévoile : de la volonté de Rebecca, amie et gouvernante, de libérer Rosmer de l’oppression et de la tristesse de son mariage malheureux, le lien se tisse vers le sacrifice de Béate… L’intrigue et l’écriture dramatique d’Ibsen sont d’une force et d’une violence telles que le texte réussit, à lui seul, à nous bouleverser.
« Rosmersholm » | © Élisabeth Carecchio
Un théâtre statique
L’aspiration à la liberté, si caractéristique du monde ibsénien, ce rêve d’une rupture avec son héritage et son destin plane dans l’air, souligné par les répliques récitées, dans un théâtre statique où la mise en scène s’efface devant la parole du dramaturge. Aucune véritable action scénique ne vient habiter ce plateau vide d’intentions et de sens : les comédiens sont amenés à rester assis ou debout, sans mouvement, sans vie, enracinés dans le sol, à projeter leur parole « théâtralement », d’une façon neutre.
La scénographie, d’une laideur et d’une simplicité sidérantes, prend constamment la forme triangulaire et veut symboliser l’enfermement des personnages. Mi-minimaliste, mi-réaliste, l’espace tend à recréer les différentes pièces de la maison de Rosmer (le salon, la bibliothèque…), où tout est banalement explicite : des fleurs blanches qui figurent le deuil, en passant par quelques portraits, qui renvoient aux lois et aux traditions, jusqu’aux vases vides à la fin. Tout cela « couronné » par la porte vitrée qui cache un paysage extérieur que l’on ne verra jamais : le jardin, cet espace irreprésentable où on trouve la mort et qui est habité par ces fameux chevaux blancs, des revenants qui hantent l’univers d’Ibsen. S’ajoutent à cela des insupportables changements de décor derrière le rideau fermé – le seul moment de répit, dirait-on, qui permet au spectateur confiant d’écouter la musique et au spectateur impatient de quitter la salle en douce.
Prudent, Braunschweig n’ose pas nous montrer ce qui se passe vraiment dans ce théâtre des passions et des aspirations humaines, comme si le rôle du théâtre se limitait à illustrer le texte dramatique. Aucune vraie solution scénique ne mène à la résolution de l’action proposée par l’auteur. Rebecca et Rosmer emprunteront alors le chemin de Béate, le seul chemin de la libération possible, la nuit, en franchissant le seuil de la demeure. Un moment fort qui aurait pu clore le spectacle. Cependant, la représentation continue et se termine par un monologue explicite et superflu de la servante, Mme Helseth (Annie Mercier, la seule comédienne qui mérite d’être mentionnée), qui, en décrivant à la manière d’un messager classique ce qu’elle voit, se tourne inévitablement en ridicule, et annonce déjà le deuxième volet du diptyque. ¶
Maja Saraczyńska
Les Trois Coups
* Stéphane Braunschweig prendra ses fonctions en janvier 2010.
Rosmersholm, de Henrik Ibsen
Traduction du norvégien : Éloi Recoing
Texte publié à Actes Sud
Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig
Avec : Claude Duparfait (Rosmer), Maud Le Grevellec (Rebekka West), Christophe Brault (Kroll), Annie Mercier (Mme Helseth), Jean-Marie Winling (Brendel), Marc Susini (Mortensgård), Bénédicte Cerutti (Beate)
Costumes : Thibault Vancraenenbroeck
Lumières : Marion Hewlett
Son : Xavier Jacquot
Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel
Collaboration artistique : Anne-Françoise Benhamou
Assistante à la mise en scène : Caroline Guiela
Théâtre national de la Colline • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris
Réservation : 01 44 62 52 52
Du 14 novembre au 20 décembre 2009 et du 9 au 16 janvier 2010, mercredi à 19 h 30, vendredi à 20 h 30, samedi à 17 heures et dimanche à 15 h 30
Durée : 2 h 35
27 € | 22 € | 13 €
Tarif spécial pour les deux spectacles : 34 € | 20 €
Tournée :
– Rennes, au Théâtre national de Bretagne, du 3 au 7 février 2010
– Reims, à La Comédie-CDN, du 22 au 25 février 2010
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