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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 18:27

L’horrible bourbier

du grotesque


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Disons-le tout net : revisiter, triturer, retourner, ouvrir, disséquer, perfuser, moquer, transformer, anamorphoser, chatouiller, découper, encoller des chefs-d’œuvre n’est pas un crime. Tout au contraire, c’est une pinte de sang neuf versée au génie de leurs auteurs. Encore faut‑il pour cela respecter les textes et non les saboter.

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« Roméo et Juliette la version interdite » | © D.R.

Devant ce Roméo, on hésite. On ne sait par où commencer… On retourne les différents éléments qui font de ce spectacle un supplice entre les doigts de sa pensée, tentant d’écarter l’agacement pour ne laisser place qu’à un jugement esthétique, technique et intellectuel. Allons bon ! Voici donc des jeunes gens qui ont décidé de monter une nouvelle version de Roméo et Juliette. Une de plus… mais pourquoi pas ! Hubert Benhamdine rédige une adaptation de la pièce raccourcie au rabot : Roméo et Juliette la version interdite. Ô la bien nommée !

Ces gens doivent en vouloir à Shakespeare personnellement. Comment, en effet, expliquer autrement qu’ils se soient saisis de ce texte au langage superbe, plein de noblesse et d’intelligence, pour le réduire à une mauvaise blague graveleuse ? Pour ne citer qu’un exemple, durant la scène de la nuit de noces, il a fallu endurer la description de l’appareil génital de Juliette par son mari, riant bêtement et disparu sous ses jupes. Il faut préciser que Roméo avait préalablement dessiné la vulve de sa récente épousée pendant qu’elle ironisait sur son éjaculation précoce. De la dentelle, vous dis‑je…

Mais ce n’est pas tout ! Tybalt, « Prince of Cats * », personnification de l’arrogance, certes, mais aussi du courage et de l’honneur, a muté en psychopathe assoiffé de sang et de vulgarité. Mercutio, que Roméo appelle « le Noble » et qui ne meurt tué sous la lame de Tybalt que par insoumission, lui dont le verbe est haut, brandissant l’honneur et la poésie, devient ici un suivant médiocre, vil et peureux, prêt à toutes les bassesses pour sauver sa misérable existence. Encore n’ai‑je pas déjà évoqué Juliette dont la place devrait être dans un asile tant elle passe son temps à tyranniser son entourage avec un sadisme surfait. Et Pâris ! Ah, Pâris ! Transformé en Harpagon, vieillard immonde, et qui expose à tout bout de champ les multiples tares dont la nature l’a affligé, avec moult détails à la limite de la scatophilie.

Brailler n’est pas jouer

Le jeu des acteurs ne le cède en rien au mauvais goût si l’on avait cru pouvoir se reposer sur quelque chose. Delphine Herrmann ne peut s’empêcher de brailler et de gesticuler en tous sens, comme si le gage du talent était de pouvoir malmener ses muscles, nerfs et cordes vocales tout le long d’un spectacle. Et il faut voir dans quel état elle se met lorsqu’elle décrit son homme idéal… Soufflant, râlant, bavant, s’agrippant à sa robe et prise par le feu de Saint‑Guy, elle se lance dans une diatribe digne des pires pensionnaires de Charcot, et le traitement à l’eau glacée est peut‑être à envisager sérieusement.

Roméo et le reste de la troupe ne font pas mieux. Tout cela est surjoué, avec une mise en scène lourde à l’extrême. C’est tartiné et retartiné, au cas où le spectateur, cet imbécile, n’aurait pas compris où l’on voulait en venir… Comme cette scène où Roméo présente ses hommages à son père ! Un grand moment ! Parce que l’on a voulu rire de l’étiquette qui régissait les rapports de la noblesse, on y a mis les courbettes, les ronds de jambes et de poignets, la glissade à plat ventre jusqu’aux pieds du père et la tirade sur la grandeur familiale, qui se termine par le très fin : « On est vachement mieux que les autres ». Ah ah ah, arrêtez, je n’en peux plus.

Nicolas Devort (l’Ange, Samson, Capulet, Montaigu, Frère Laurent), lui, fait contrepoids. Il est envisageable que, dans une pièce de qualité, l’homme soit bon comédien. D’ailleurs, si le moment est venu de sauver ce qui mérite de l’être, je tiens à emmener avec moi quelques éléments de scénographie que j’ai trouvés charmants. Le balcon tout d’abord, une réplique d’ogives gothiques très réussies et du meilleur effet ; ensuite le pupitre-coffret à poison de Frère Laurent. Voilà. Il me semble que tout y est.

Mais quand est-ce qu’ils meurent ?!…

Pour le reste, les fonds tendus de noir et blanc, pourtant point trop maladroits, ne situent que bien mal les lieux qu’ils sont pourtant censés représenter (sauf pour la scène du balcon qui n’était pas mal si l’on excepte les attouchements d’un Roméo, l’écume aux lèvres, sur la poitrine de Juliette évanouie). La musique – omniprésente, trop forte et remettant un coup de Stabilo (décidément, qu’il est crétin ce spectateur !) là où on était passé à côté d’une subtilité – et la lumière semblent avoir été pensées pour des salles de 400 places… créant une légère dissonance dans la salle à petite jauge du Point‑Virgule. Pour couronner le tout, les projecteurs étaient mal réglés et intégraient des portions de salle et leurs couleurs bien trop crues à l’espace scénique.

Que d’anges j’ai regardé passer devant cet ouvrage de fils grossiers qui n’a fait que me dépiter de plus en plus, à mesure que la pièce avançait vers son inexorable fin, que j’appelais de mes vœux (« Allez, le fer et le poison, qu’on en finisse bon sang ! »). Le lecteur l’aura compris, le niveau ne vole pas plus haut qu’il n’est nécessaire pour provoquer un gros rire bien gras. Mais est‑il obligatoire pour cela d’aller abîmer le génie d’un autre ? Doit‑on prendre des diamants pour en faire du charbon ? 

Lise Facchin


* C’est le surnom que Mercutio évoque pour parler du cousin de Juliette, en raison de sa souplesse de bretteur et de ses neuf vies.


Roméo et Juliette la version interdite, d’après William Shakespeare

Mise en scène : Hubert Benhamdine

Avec : Hubert Benhamdine, Delphine Herrmann ou Angèle Humeau (Juliette), Jean Sigana ou Nicolas Fantoli (Maël, Tybalt, Pâris, Vif‑Argent), Nicolas Devort ou Teddy Mélis (l’Ange, Samson, Capulet, Montaigu, Frère Laurent), Laure Sardin ou Clotilde Daniault (Mercutio, Lady Capulet)

Costumes : Philippe Varache

Décors : Philippe Varache

Création musicale : Hervé Jamet

Création lumières : Raphaël Knoeppfli

Le Point-Virgule • 7, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie • 75004 Paris

Site du théâtre : http://www.lepointvirgule.com/

Courriel de réservation : le-point-virgule@orange.fr

Réservations : 01 42 78 67 03

À partir du 13 octobre 2012, les samedi et dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 15

18 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Louis D. 23/01/2013 09:36

Je ne comprend pas cet acharnement contre cette pièce, somme toute très amusante et bien travaillée. J'accepte que l'on puisse ne pas aimer, il est sûr que le verbe n'est pas celui de Shakespeare,
et à vrai dire tant mieux, tellement cette histoire est vue, revue, analysée sous toutes les coutures...
Et encore ! Je découvre heureusement ici une version "interdite" qui dénote clairement des interprétations que j'ai pu en voir, (ou adaptations que j'ai pu lire), et qui donne un bon coup de frais
! Si vous, cher critique, comptiez sortir vos mouchoirs à la fin, alors oui, vous avez fait erreur de venir, peut-être la Comédie Française vous serait plus adaptée. Mais laissez les autres
spectateurs (que vous semblez clairement prendre pour des buses) apprécier les choses simples.
J'ai ri aux éclats, et la "vulgarité" que vous dépeignez ne dérangerait pas ma grand-mère. Le caractère des personnages est en effet totalement décalé par rapport à l'histoire initiale (et
encore...), et c'est bien fait exprès ! Cette version contemporaine nous renvoie justement à des sentiments et des réactions que nous connaissons, nous spectateurs, et auxquels le jeu des comédiens
se prête parfaitement. C'est bien en cela que c'est drôle, vous faut-il du baroque pour juger que cela est bien joué ?
Enfin, je dirais que l'attaque de la troupe sur les questions techniques est bien basse, et que tirer sur l'ambulance en ces moments difficiles retire tout crédit à votre discours. Celui-ci ne peut
être que biaisé pour faire de bien lâches commentaires sur la lumière dans les yeux ou la musique (trop forte ??). De plus, une représentation, ce n'est pas uniquement les comédiens, il y a aussi
l'équipe technique, la scène, la fosse, l'espace et le matériel disponibles à gérer... Il s'agit donc de contraintes, qui ne sont pas toujours faciles à concilier, ne le savez-vous donc pas ? Je ne
vois pas de quoi je pourrais me plaindre là-dessus, ce serait dire à quelqu'un dans la rue qu'il est moche, gratuitement... le pauvre, il fait déjà ce qu'il peut avec ce dont il dispose. J'ai passé
un excellent moment, la salle était comble et assourdissante de rires.

Ce spectacle ne se veut pas prétentieux, ô loin de là, qu'en est-il de votre critique ?

Vincent Richard 12/12/2012 22:04

Pardon aux 3coups, mais je ne reconnais en rien le spectacle que j'ai vu dans cette description au vitriol. Parle-t-on du même?
Tout d'abord, cette « critique » me surprend beaucoup : parti pris, ton condescendant, mots insultants envers les comédiens et, malheur à moi, envers les spectateurs qui apprécient. Oui j'ai ri,
oui mes amis ont ri...et non, nous n'avons ri ni gros, ni gras ! Oui j'ai pris ce spectacle pour ce qu'il est, une farce, irrévérencieuse certes...avec des personnages aux caractères excessifs et
aux mots parfois crus. Mais projeter les défauts des personnages sur la qualité des comédiens, quelle erreur!!
Ensuite, question sous-jacente soulevée ici: peut-on aller au théâtre sans exiger une révélation intellectuelle où un choc esthétique à chaque représentation ?
Cet article n'a pas l'air de le croire: il se place prétentieusement au-dessus du "vulgaire" et n'hésite pas à détruire en quelques coups de plume faciles et agressifs un travail fort honorable.

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