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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Hollywoodien
C’est dans le cadre de la Biennale de la danse que David Bobee présente son nouveau spectacle, « Roméo et Juliette », après « Hamlet » il y a deux ans, dans le même cadre, celui de la grande et sublime verrière des Subsistances.
« Roméo et Juliette »
© Christian Ganet
Un drame de Shakespeare dans un festival consacré à la chorégraphie ? Pourquoi pas, d’autant que la nouvelle directrice artistique annonçait son désir d’ouvrir la manifestation à de nouveaux publics – donc à de nouvelles formes – et d’élaborer une « esthétique de la diversité » cherchant à cerner les rapports entre danse et littérature, à interroger la place du récit, les liens entre force narratrice, mouvement et musicalité.
David Bobee affirme ne pas avoir eu de formation théâtrale, ne pas posséder les codes du théâtre et avoir appris le métier au contact des acteurs, des artistes de cirque et de la vidéo. Il s’inscrit donc parfaitement a priori dans la perspective de cette Biennale qui revendique son polymorphisme. Lui qui a découvert les classiques avec Shakespeare propose donc avec Roméo et Juliette un spectacle total faisant appel à toutes les formes artistiques possibles. Il a choisi de transposer l’action des amants de Vérone dans un Orient très chaud, à tous les sens du terme : les corps sont cuivrés, les cheveux noirs, les yeux de braise, les couleurs dorées, les djellabas chatoyantes, la lumière écrasante, les références politico-religieuses au conflit israélo-palestinien revendiquées, et les « quartiers » évoqués avec leurs gangs, leurs bagarres, leurs armes à feu, leur violence, et surtout leur langage et leurs danses.
Il y a beaucoup à voir dans ce spectacle de David Bobee. À commencer par la première scène qui oppose les deux clans ennemis : les corps s’échauffent, les muscles se gonflent, les hommes se jaugent et se donnent la parade avant le duel. Bizarrement, pas d’épée ni de fleuret, pourtant si élégants, si propices à une chorégraphie, ni même des couteaux tout indiqués dans le décor imaginé par David Bobee pour son Roméo et Juliette, mais des pistolets, plutôt incongrus, mélange des genres…
Et puis le décor, superbe et lumineux, ingénieux aussi avec ses arcades transformables et permettant de passer de l’intérieur à l’extérieur grâce à des jeux fluides de voiles. Et les incrustations vidéo avec ses images de fin du monde au moment où les amants sont séparés… Et les séquences de cirque, de hip‑hop, plus ou moins bien intégrées à l’ensemble…
Too much, not enough
Et c’est là que le bât blesse : à trop privilégier l’image, parfois hollywoodienne (parti pris après tout respectable), et les effets qui n’ont pas toujours de lien entre eux ni avec le texte (comme cette séquence finale insupportable où tout le monde grimpe sur le cercueil…), on ne sait plus trop ce qu’on est venu voir. On en a plein les yeux, certes, mais le texte…
Le texte, justement : traduit, ou plutôt adapté, modernisé, est tout d’abord réduit à la portion congrue, laissant reconnaître le synopsis, ramené à quelques‑unes des images les plus connues de la pièce, l’alouette chassant le rossignol, Mercutio et les chats, mais sans que la langue (la langue des quartiers ne s’imposait franchement pas !) ni la poésie ne soient au rendez‑vous. Elle est sans doute remplacée par les chants, mais ceux‑ci, pour superbes qu’ils soient, n’ont pas toujours de sens. Ainsi, quand la mère de Juliette entame une belle mélopée arabe, on n’en voit pas la raison.
Un mot encore du jeu des comédiens, pas toujours convaincant, notamment celui de l’actrice qui interprète Juliette, dont on a l’impression qu’elle se regarde jouer face à un Roméo, lui, assez touchant.En un mot un spectacle trop plein qui pâtit de la difficulté à choisir et du manque de cohérence. Un patchwork brillant qui n’émeut pas, ne transporte pas non plus, mais étincelle par endroits : quelques beaux numéros de cirque, quelques pas de danse (mais si peu qu’on a du mal à comprendre la place de ce spectacle dans la Biennale), de très beaux chants… Manquent les connexions, le fil rouge et… Shakespeare. ¶
Trina Mounier
Les Trois Coups
Roméo et Juliette, de William Shakespeare
Adaptation, mise en scène et scénographie : David Bobee
Nouvelle traduction : Pascal Collin
Interprètes : Mehdi Dehbi, Sarah Llorca, Véronique Stas, Hala Omran, Jean Boissery, Pierre Catonnet, Edward Aleman, Radouan Leflahi, Pierre Bolo, Marc Agbedjidji, Alain d’Haeyer, Thierry Mettetal
Scénographie : David Bobee et Salem ben Belkacem
Collaboration artistique et création lumière : Stéphane Babi Aubert
Création musique : Jean‑Noël Françoise
Création vidéo : José Gherrak
Création costumes : Marie Meyer
Construction du décor : Salem ben Belkacem-Ateliers Akelnom
Direction technique : Thomas Turpin
Les Subsistances • 8, quai Saint‑Vincent • 69001 Lyon
Réservations : 04 78 39 10 02
Du 13 au 22 septembre 2012 à 20 h 45
Durée : 2 h 30
Plein tarif : 20 €
Tarif réduit : 17 €
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