Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 novembre 2010 7 14 /11 /novembre /2010 17:08

Shakespeare hissé haut, très haut !

 

Sous la houlette de Blandine Pelissier, la traduction de « Roméo et Juliette » est jeune et impertinente. La mise en scène de Magali Léris est ardente et audacieuse. Le tout est superbe. Du grand Shakespeare ! Quelques dates au Théâtre Jean-Arp (à Clamart) avant que la Cie Aux arts etc. ne se déplace à Ivry…

 

romeo-et-juliette anja

« Roméo et Juliette » | © Anja

 

Spectateurs, en garde ! Car les Capulet et les Montaigu dégainent leurs épées. Les frictions sont anciennes, les jeunes ont le sang chaud et l’insulte facile. À cet âge, tout va vite, très vite même. Magali Léris l’a bien compris. L’action est resserrée. Les enchaînements sont rapides. On n’aime pas attendre quand on a quatorze ans. Deux heures quinze de spectacle, durant lequelles chaque minute compte… Fulgurance des passions où l’on adore aussi vite que l’on meurt. Quatre jours… C’est tout juste le temps nécessaire à Roméo et Juliette pour tomber amoureux, s’épouser et mourir…

 

Mais à nouvelle traduction de Shakespeare, nouvelle polémique ! Les puristes se crêpent le chignon… Comment, un Roméo et Juliette modernisé à ce point ! « Au trrrraître ! », hurlent les uns. « Bravoooo ! », applaudissent les autres. Ici, les passions incendient la scène et enflamment le public. « Arrêtez, bande d’abrutis ! Rangez vos épées », crie Benvolio aux Capulet et aux Montaigu. C’est en tout cas ce que nous aurions envie de répondre à ceux qui s’élèveraient contre cette version. Oui, certains passages peuvent faire bondir et écorcher l’oreille des plus conservateurs. Mais le ton est donné : moderne et incisif, où fougue et intempérance sont de mise.

 

Yves Collet voit grand, imagine haut et vise juste

Shakespeare en mouvement. C’est bien cela le théâtre élisabéthain : des déplacements permanents, une course incessante. De la place publique à la demeure des Capulet, en faisant un crochet par la cellule du père Laurent, les lieux sont nombreux. Ils ont de quoi donner le vertige à n’importe quel metteur en scène. Mais Yves Collet, à la scénographie, voit grand, imagine haut et vise juste. En dressant deux énormes échafaudages, il reconfigure les rapports entre le plateau et la salle… Et au soir de cette première, on ne savait plus où donner de la tête sur la grande scène du Théâtre Jean-Arp.

 

C’est donc le nez en l’air et les yeux dans les étoiles que l’on admire la souplesse et la dextérité des comédiens. Au milieu de ces barres de fer, ils deviennent des créateurs d’espace. Leur corps tout entier est sollicité. Les jeunes escaladent, s’échauffent, se combattent, sautent, ou se tiennent en équilibre pour mieux se courtiser. Ces échafaudages deviennent un terrain de jeu mais aussi de lutte. Le travail effectué sur le corps et la gestuelle est frappant. Il est d’une précision remarquable. On n’est pas étonné de lire que la metteuse en scène est « partie du geste pour arriver aux mots ». Ce spectacle était en maturation depuis 2007, il est aujourd’hui arrivé à maturité : son nectar est savoureux.

 

Le décor épouse les pics de tension dramatique. Les deux échafaudages, asymétriques, sont à l’image de cette œuvre qui est tout sauf linéaire. Haut et bas. Comme le pouls irrégulier de ces jeunes gens (précise Magali Léris), tous pris dans la fureur de vivre et l’urgence d’aimer. On croit parfois à l’accalmie. Leurre. Les tensions sont trop fortes. À tout instant, la structure menace de craquer. L’on craint pour la vie des Montaigu, l’on réprouve la haine des Capulet et l’on respire les extases poétiques de Roméo et de Juliette. Le souffle court, le cœur serré, l’on espère jusqu’au bout, ardemment, de toutes nos forces : cette fois-ci les amants vivront… peut-être ? Trop tard, déjà !

 

Adolescente jusqu’au bout des ongles

Bien sûr, on attend avec une impatience fébrile les duos entre Roméo et Juliette. On est d’abord étonné par le ton capricieux de Cassandre Vittu de Kerraoul (Juliette). Elle est adolescente jusqu’au bout des ongles, c’est-à-dire impatiente et exigeante. À cet âge, on ne transige sur rien, on refuse les compromis. Juliette se rebelle, son amour est tout-puissant. Plutôt mourir que d’accepter l’autoritarisme d’un père. À l’inverse, ce n’est pas un Roméo tout entier tourné vers Juliette qu’incarne Marc Lamigeon. Magali Léris y voit plutôt un personnage « mélancolique », qui couve en son sein des rêves d’« absolu ». Roméo est donc ici excessif, sa vision est « idéale ». Et nous… oh pauvres de nous ! On se perd dans les beaux yeux humides et profonds de Roméo.

 

Les amants sont sublimés par la danse de l’amour. Geste chorégraphique délicat et sensuel. Dommage qu’il ne dure pas longtemps et qu’il soit écourté par l’image (bien réelle… trop ?) de deux corps en union. Bien que la hauteur protège le couple des regards indiscrets, on perd là un peu de poésie. Mais les fausses notes sont rares, et parions que ces très jeunes et brillants comédiens resteront marqués à vie par ces rôles.

 

La distribution est remarquable. Elle a été choisie avec l’exigence et le flair d’une meneuse de troupe. Si ces onze comédiens mériteraient d’être tous cités, un sort particulier doit cependant être réservé à Grégoire Baujat, dans le rôle de Mercutio. Retenez bien ce nom. Ce comédien, particulièrement doué, soulève les rires de la salle avec ses pitreries, emporte le public par ses provocations et mène la danse dans le clan des Montaigu. Il nous fait regretter de mourir si vite…

 

Et puis, pendant le spectacle, les mots de Jean-Louis Barrault remontent à la surface : Shakespeare, c’est avant tout cette lumière « entre chien et loup », qui réunit l’âme des amants… et sépare leurs corps. C’est « l’heure du poète ». Et cette heure est magnifiée ici par le beau travail de Bruno Rudtmann. Après tout, plus que Roméo et plus que Juliette, plus que tous les autres, on serait tenté de se demander si ce n’est pas la lumière le protagoniste de la pièce. Sans elle, la mise en scène de Magali Léris ne se hisserait pas aussi haut, les lignes perdraient de leur profondeur, les lieux de leur densité et le temps serait bien dilaté… Oui, c’est cela avoir la tête dans les étoiles… Ne plus savoir de quel côté regarder, tellement c’est grand, tellement c’est beau. Merci. 

 

Sheila Louinet

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Roméo et Juliette, de William Shakespeare

Nouvelle traduction de Blandine Pélissier

Compagnie Aux arts etc.

Mise en scène : Magali Léris

Avec : Grégoire Baujat, Eddie Chignara, Stéphane Comby, Christophe d’Esposti, Benjamen Egner, Clovis Fouin, Marc Lamigeon, Fanny Paliard, Christophe Reymond, Aude Thirion, Cassandre Vittu de Kerraoul

Création costumes : Cidalia Da Costa

Scénographie : Yves Collet

Création lumière : Bruno Rudtmann

Son : Jacques Cassard

Théâtre Jean-Arp • 22, rue Paul - Vaillant-Couturier • 92140 Clamart

Réservations : 01 41 90 17 02

Du 9 au 20 novembre 2010, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 heures, jeudi 18 à 19 h 30, relâche le lundi

Durée : 2 h 15

21 € | 15 € | 10 €

À suivre :

Théâtre des Quartiers-d’Ivry - Antoine-Vitez, du 3 au 30 janvier 2011

Métro : Bibliothèque - François-Mitterrand, Place-d’Italie, Place-Saint-Michel

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher