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19 novembre 2012 1 19 /11 /novembre /2012 22:02

Des « étoiles filantes » trop engluées dans le quotidien


Par Lorène de Bonnay

Les Trois Coups.com


Actuellement en résidence au Théâtre national de Chaillot, le jeune metteur en scène David Bobée présente son adaptation du grand classique « Roméo et Juliette ». Une version pluridisciplinaire et hétéroclite bien éloignée de la poésie shakespearienne, quel que soit l’intérêt qu’elle suscite par ailleurs.

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« Roméo et Juliette » | © Christian Ganet

Le mythe romantique des amants maudits de Vérone est si puissant, il déborde tellement la pièce de Shakespeare qu’il ne cesse de générer les lectures les plus diverses. Celle de David Bobée en fournit bien l’exemple : le couple formé par Roméo et Juliette devient le catalyseur, voire le prétexte, de questionnements contemporains sur l’identité, le racisme, le clanisme, la barbarie. Voilà pourquoi le metteur en scène a choisi une scénographie aux références orientales, des acteurs « à la peau cuivrée », des artistes aux multiples langues et origines, issus de différentes disciplines. Pascal Collin lui a également fourni une nouvelle traduction de la pièce, au langage très actuel. L’idée de ce dernier est de souligner « la brûlante contradiction » entre l’existence du jeune couple et « l’ordre du monde ».

En effet, l’amour de Roméo et Juliette est un cataclysme qui bouleverse l’univers de deux familles qui se querellent et fait triompher – certes dans la mort – le lyrisme et la beauté. Bobée, lui, lit dans la passion mortelle des amoureux une remise en cause non seulement de la haine de l’autre (sexuelle, raciale, religieuse), mais aussi de la lutte pour le territoire, des vendettas et autres violences urbaines « gratuites ». Si le spectacle avait été créé « d’après » Shakespeare, s’il était « librement inspiré » du mythe de Roméo et Juliette, on admettrait aisément cette proposition (très en prise avec l’actualité politique). Seulement, il est présenté comme une mise en scène de la pièce élisabéthaine…

Né sous une « mauvaise étoile »

Jouée en 1597, la deuxième tragédie du (jeune) William Shakespeare puise son sujet dans un poème de Brooke (lui‑même irrigué par le mythe des amants malheureux, alors largement répandu par les conteurs italiens, français et anglais des xve et xvie siècles). L’amour de Roméo Montaigu et Juliette Capulet est né sous une « mauvaise étoile » puisque tous deux appartiennent à des familles véronaises ennemies. Ils ont beau se marier en cachette, une série de hasards malheureux et parfois dignes d’une comédie s’acharnent contre eux (Mercutio et Tybalt sont malencontreusement tués, le message de Frère Jean est retardé et entraîne un quiproquo dramatique). Les rages familiales ne s’apaiseront qu’après le double suicide des amants, sur la tombe des enfants. La pièce emprunte plusieurs situations et des personnages types à la comédie (la querelle de famille est menée par deux vieillards irascibles ; la nourrice de Juliette joue le rôle d’entremetteuse).

Mais le sujet principal est bien l’Amour. Dans le premier acte, Roméo est amoureux de Rosaline et récite la poésie érotique de son époque, mais s’en l’éprouver. Lorsqu’il rencontre Juliette, il se sent surpris, dépossédé, et son langage fleuri traduit son effort pour se hisser à la hauteur de l’objet aimé. Il en est de même pour Juliette, dont les éclats poétiques rendent compte de l’éblouissement ressenti. Chacun sublime l’autre en utilisant une rhétorique truffée de figures. Chacun voile le monde de son imagination d’adolescent. Roméo et Juliette, dont l’amour est également « mortel », incarnent donc le couple lyrique par excellence, dans le fond comme dans la forme. La beauté de ces « étoiles filantes » irradie l’ensemble de la pièce – qui est pourtant hétérogène (sur le plan des styles et des registres).

Comme Shakespeare semble loin !

Dans le spectacle de Bobée, l’amour n’est qu’un sujet parmi d’autres. Un fait divers a même incité le metteur en scène à choisir cette pièce : le tabassage d’un gamin de cité dans un métro par d’autres adolescents. La querelle familiale (tragique et comique) de Shakespeare se transforme donc en rixes de banlieue – avec gestuelle et tics verbaux à l’appui. Le plateau se trouve envahi, dans certaines scènes, par des injures, des doigts d’honneur, du slam et du rap. Certes, chez Shakespeare, le langage de la nourrice ou de Mercutio est souvent graveleux, obscène ou grossier, mais il contient des jeux de mots et des images truculentes. La mise en scène de Bobée comporte de belles trouvailles, comme le duel verbal entre Mercutio et Roméo, ou l’invitation à danser de Mercutio (merveilleusement dansée par Pierre Bolo, justement), mais comme Shakespeare semble loin !

La scénographie conçue par Bobée évoque à la fois un temple, un caveau, un palais. La couleur chaude qui domine symbolise la ville italienne, la chaleur des corps, le feu de la passion ou ses braises. Les comédiens, danseurs, acrobates et chanteurs déploient un jeu très physique et charnel. Le spectacle possède donc une dimension solaire intéressante, bien que les « étoiles » et la « noire désolation » comptent beaucoup dans le texte. Seulement, la tragédie élisabéthaine est transformée à la fois en conte oriental et en document contemporain sur les violences chaudes et musclées entre gangs ! Cette lecture, teintée de réflexions sur l’islamophobie et l’identité culturelle (versant quelque peu dans la démagogie ?), s’écarte trop de l’amour dévorant des amants de Vérone à qui les Montaigu et les Capulet érigeront une statue en or… En outre, certaines scènes sont mal jouées, et Roméo (interprété par Mehdi Dehbi) manque parfois de densité.

Certaines chorégraphies magiques

Cela dit, certaines chorégraphies, magiques, se substituent à la poésie du texte (des acrobates entament un duel amoureux chez les Capulet ; les fantômes de Tybalt et Mercutio, drapés d’or, dansent la Mort dans leur caveau). Le travail sur la lumière (Stéphane Babi Aubert) et la musique de Jean‑Noël Françoise participent à la sublimation de la pièce. Bref, l’utilisation des technologies et la pluridisciplinarité offrent de beaux moments et tentent de dire, dans un langage contemporain, populaire et fédérateur (et une écriture de plateau), l’hétérogénéité du texte shakespearien. Le problème est qu’il ne s’agit pas du tout de la même hétérogénéité et que la poésie des mots manque. Les « étoiles filantes » ont perdu leur éclat et ressemblent un peu à l’Albatros de Baudelaire : un « roi de l’azur », « naguère si beau », mais « exilé » sur un sol trop prosaïque… 

Lorène de Bonnay


Roméo et Juliette, de William Shakespeare

Nouvelle traduction : Pascal Collin, Antoine Collin (éditions Théâtrales)

Compagnie Rictus

www.rictus-davidbobee.net

Mise en scène, adaptation, scénographie, chorégraphie : David Bobée

Assistanat à la mise en scène, logistique : Sophie Colleu

Avec : Mehdi Dehbi, Sara Llorca, Véronique Stas, Hala Omran, Jean Boissery, Pierre Cartonnet, Edward Aleman, Wilmer Marquez, Radouan Leflahi, Serge Gaborieau, Pierre Bolo, Marc Agbedjidji, Alain d’Haeyer, Thierry Mettetal

Collaboration artistique, lumières : Stéphane Babi Aubert

Création musique : Jean‑Noël Françoise, en collaboration avec Arnaud Léger et Grégory Adoir

Création des musiques live : Alain d’Haeyer

Création vidéo : José Gherrak

Création costumes : Marie Meyer

Scénographie et construction du décor : Salem ben Belkacem, Ateliers Akelnom

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Réservations : 01 53 65 30 00

www.theatre-chaillot.fr

Du 15 au 23 novembre 2012 à 20 h 30, relâche le dimanche et le lundi

Durée : 2 h 45

33 € | 25 € | 11 €

Tournée :

– Charleville-Mézières [08], Théâtre municipal T.C.M., 27 novembre 2012

– Évry [91], Théâtre de l’Agora, scène nationale, 12 et 13 décembre 2012

– Mulhouse [68], La Filature, scène nationale, du 19 au 21 décembre 2012

– Nantes [44], Le Lieu unique, du 15 au 18 janvier 2013

– Châteauvallon [83], C.N.C.D.C., du 23 au 26 janvier 2013

– Belfort [90], Le Granit, scène nationale, 31 janvier et 1er février 2013

– Maubeuge [59], Le Manège, scène nationale, 7 et 8 février 2013

– Caen [14], Théâtre de Caen, du 12 au 15 février 2013

– Flers [61], Scène nationale 61, 19 février 2013

– Saint-Médard-en-Jalles [33], Le Carré-Les Colonnes, scène conventionnée, du 26 au 28 février 2013

– Douai [59], L’Hippodrome, scène nationale, 14 et 15 mars 2013

– Béthune [62] Comédie, C.D.N., du 19 au 22 mars 2013

– Forbach [57], Le Carreau, scène nationale, 26 et 27 mars 2013

– Colombes [92], L’Avant-Seine, 4 avril 2013

– Poitiers [86], T.A.P., scène nationale, 14 et 15 mai 2013

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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