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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
A.V.C., amours et poulet dansant !
« Robert Plankett » est une pièce simple, moderne et émouvante comme on aimerait en voir plus souvent. Une pièce qui parle d’A.V.C., d’amour et de deuil avec une fraîcheur et une pudeur désarmantes. Un antimélo juste et puissant porté par un collectif d’acteurs-auteurs jeunes et doués, à suivre de très très près.
« Robert Plankett »
© D.R.
L’obscurité n’a pas encore été faite, et les chuchotements vont bon train dans cette salle à plusieurs étages du Théâtre des Abbesses. Une petite blonde menue se racle la gorge sur l’avant‑scène, devant une large bâche de kraft barrant la vue. Son corps semble s’excuser. Elle a fait plusieurs allers‑retours dans la salle pour échanger avec le vrai‑faux technicien. Elle s’adresse au public, pas vraiment dupe évidemment. À coups d’interrogations pseudo-philosophiques sur le théâtre, le jeu, le vrai, le faux, elle taille des petites meurtrières dans le quatrième mur, toisant un public un peu frileux d’être mangé à cette sauce pendant plus d’une heure et demie. Puis elle passe le relai à un grand brun délirant. On bascule alors dans la fiction.
Robert Plankett est mort. D’un A.V.C. La veille encore, il achetait un poulet avec Camille, sa compagne. Personne ne semble vraiment comprendre ce qui s’est passé. Pourtant, ils ont tous fait au plus vite pour rejoindre la maison de campagne de leur mentor, ami et metteur en scène tant aimé. Une dizaine de potes, plus ou moins en état de choc, cherchant à faire face du mieux qu’ils peuvent. Chaque réponse est différente : entre raison, humour, poésie et pétage de plomb, tout le monde y va de son hommage, de son souvenir, de son esquive. Et ce qui commençait sagement comme un film d’Arnaud Desplechin se déforme au fil des saynètes pour devenir un patchwork aux registres et aux formes multiples. Le tout joliment hanté par le personnage de Robert Plankett lui‑même, zigzaguant à vélo au milieu de ces vivants et paradant joyeusement avant de repartir dans sa tombe en carton.
Foutraque et harmonieux, sobre et rock’n roll
La pièce s’est écrite au plateau avec les acteurs du collectif La Vie brève et sous la direction de la metteuse en scène Jeanne Candel. Le résultat est puissant, moderne, mouvant et protéiforme. Chaque scène nous emmène dans un nouvel espace, sans jamais lâcher le fil. C’est foutraque et harmonieux, sobre et rock’n roll. On se plonge sans hésiter dans chaque tableau. De l’inénarrable conférence scientifique sur le cerveau avec dissection à l’appui, au partage prosaïque des livres et des objets du mort, jusqu’au clou du spectacle sur un plan émotionnel et esthétique : la danse endiablée du poulet sorti du frigo et de la petite amie du mort. Les deux, ondulant suavement et frénétiquement sur Down in Mexico de The Coasters, un air popularisé par Quentin Tarantino dans Boulevard de la mort.
On ne citera pas un comédien plutôt qu’un autre tant la partition est équilibrée et les talents homogènes. Le jeu circule comme un électron libre sans être jamais confisqué par un ego trop gonflé. Le rêve du collectif se réalise sans s’afficher. Ici, pas de slogan sur le théâtre, pas de dogme pilonné à chaque entretien, mais un équilibre complice et sublime entre tous les comédiens de cette troupe bien à part. On croise les doigts pour que cette utopie perdure et pour que Jeanne Candel prolonge cette aventure. Un joli monde à part, où sous une pluie de cendres les comédiens croquent dans des pommes et chantent pour le mort, en chœur, comme un seul homme, la bouche pleine de fruit et d’amertume. ¶
Ingrid Gasparini
Les Trois Coups
Robert Plankett, écriture collective des comédiens de La Vie brève
Mise en scène : Jeanne Candel
Écriture collective et jeu : Marie Dompnier, Lionel Dray, Sarah Le Picard, Laure Mathis, Hortense Monsaingeon, Juliette Navis, Jan Peters, Jeanne Sicre, Marc Vittecoq
Dramaturgie : Samuel Vittoz
Création lumières : Sylvie Mélis
Scénographie : Lisa Navarro
Direction musicale : Jeanne Sicre
Production : La Vie brève
Coproduction : Théâtre de Vanves, scène conventionnée pour la danse
Théâtre des Abesses • 31, rue des Abbesses • 75018 Paris
Réservations : 01 42 74 22 77
Du 2 au 11 mai 2012 à 20 h 30
Durée : 1 h 30
De 14 € à 25 €
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