Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 17:21

Dimitri Platanias enchante
la Fenice


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Les queues-de-pie et les robes longues chuchotent dans les loges rouge et or de la Fenice. La reprise de « Rigoletto » de Verdi, joué pour la première fois en 1851 dans ce temple de l’opéra italien, est en soi un évènement. Le spectacle, bien qu’inégal, finit par tenir ses promesses grâce à la performance vocale du baryton Dimitri Platanias, incarnant le bouffon maudit avec une belle et puissante sobriété.

rigoletto-615-2 michele-crosera

« Rigoletto » | © Michele Crosera

Après un bref prélude nerveux et tragique, le public est emmené dans une fête extravagante chez le duc de Mantoue. L’orgie bat son plein et une chorégraphie sulfureuse s’installe dans une ambiance Années folles, fin de la prohibition. Sous de monumentales arcades cubiques, les invités s’abandonnent à leurs instincts. Les femmes sont plaquées sur les colonnes du palais et littéralement envoyées en l’air. C’est ce mélange de luxure et de pouvoir, tout à fait en résonance avec l’actualité italienne, qui valut à Giuseppe Verdi d’être victime de la censure à l’époque de sa création.

En effet, le livret de Francesco Maria Piave, écrit d’après Le roi s’amuse de Victor Hugo, dépasse largement l’argument de l’opéra romantique populaire qui, selon le bon mot du critique musical G.B. Shaw, se résumerait à « un ténor qui veut coucher avec une soprano alors qu’un baryton les en empêche ». Ici, le ténor est un libertin bon teint qui déshonore les filles de bonne famille à grand renfort de strophes galantes. La triste figure du héros est celle de Rigoletto, le bouffon bossu au rictus peint, qui assiste à la compromission de sa fille adorée et qui ne parvient pas «  à préserver sa fleur de la fureur des vents ». Le motif de la malédiction qui sous-tend l’intrigue est propice à l’évocation de nombreux thèmes puisant dans un registre dramatique : le cynisme des puissants, le lien qui unit un père à sa fille, la condition des femmes, le sacrifice amoureux… Le tout toujours entrecoupé d’envolées mélodiques frivoles et de ruptures de ton nous baladant en permanence entre comique bouffon et partition tragique.

On frémit d’émotion

Dès sa première apparition, Dimitri Platanias, traînant sa silhouette asymétrique de bossu, nous émeut. Le pas lourd dans son costume noir de manchot empereur, il arbore un sourire vermillon de clown horrifique. Ses sublimes moyens vocaux sont au service d’une très belle simplicité dans l’interprétation, et on frémit d’émotion quand le baryton se laisse gagner par le désespoir. Dans le rôle de Gilda, la soprano Ekaterina Sadovnikova s’en sort plutôt bien dans la ligne vocale d’un lyrisme vaporeux donnant une impression de douceur et de pureté. Éric Cutler, duc de Mantoue peu convaincant et fragile vocalement dans l’acte I, fatigue un peu dans son interprétation sautillante et appuyée du puissant libertin. On notera les sombres apparitions de Gianluca Buratto en Sparafucile, tueur à gages portant dans sa robuste voix de basse la promesse d’une funeste résolution.

Très attendue, la direction musicale du très jeune chef d’orchestre vénézuélien Diego Matheuz, 26 ans, est traversée d’une énergie et d’une fraîcheur tout à fait communicatives. On s’envole sur les ariettes mythiques du duc de Mantoue, on tremble face au chœur de la Fenice figurant la Tempête dans de somptueuses et menaçantes vocalises effectuées bouche fermée. On ne succombe pas tout à fait au fameux quatuor de l’acte III, qui peine à superposer les solitudes des personnages dans ce qui devrait constituer l’apogée dramatique, mais on partage la douleur et les regrets d’un père aux abois dans le duo final réunissant Gilda et Rigoletto dans un dernier souffle partagé.

Un climat hostile et effrayant

La cohérence de la mise en scène de Daniele Abbado et l’élégante scénographie d’Alison Chitty font le reste. Sur le plateau, de grosses masses géométriques en mouvement dessinent des cloisons entre les personnages. De cette opposition écrasante entre masses bâties monumentales et personnages perdus dans le décor, se dégage une réelle impression d’isolement. Les matériaux utilisés et les lumières contrastées donnent l’image d’une ville menaçante à l’architecture quasi totalitaire. Les masques portés par l’ensemble du chœur masculin, lors des scènes d’ensemble, crée un climat hostile et effrayant. Le terrain idéal pour que Dimitri Platanias nous livre une performance vocale extrêmement émouvante et impose sa triste silhouette penchée sous les bravos de ce public endimanché. 

De notre envoyée spéciale à Venise

Ingrid Gasparini


Rigoletto, de Giuseppe Verdi

Livret : Francesco Maria Piave d’après Le roi s’amuse de Victor Hugo

Direction musicale : Diego Matheuz

Mise en scène : Daniele Abbado

Avec :

– Le duc de Mantoue : Éric Cutler (25, 27, 29) et Shalva Mukeria (26)

– Rigoletto : Dimitri Platanias (25, 27) et Roberto Frontali (26, 29)

– Gilda : Ekaterina Sadovnikova (25, 27, 29) et Gladys Rossi (26)

– Sparafucile : Gianluca Buratto

– Maddalena : Daniela Innamorati

– Giovanna : Rebeka Lokar

– le comte Monterone : Alberto Rota

– Marullo: Armando Gabba

– Matteo Borsa: Iorio Zennaro

– le comte de Ceprano : Luca Dall’Amico

– la comtesse de Ceprano : Elena Traversi

– un huissier : Salvatore Giacalone (25, 27) et Gionata Marton (26, 29)

– un page de la duchesse : Anna Malvasio (25, 27) et Emanuela Conti (26, 29)

Collaboration à la mise en scène : Boris Stetka

Scénographie et costumes : Alison Chitty

Chorégraphie : Simona Bucci

Lumières : Valerio Alfieri

Orchestre et chœur de La Fenice

Maître de chœur : Claudio Marino Moretti

Teatro La Fenice • campo S. Fantin 1965 • 30124 Venezia

http://www.teatrolafenice.it

Réservations : (+39) 041 2424

À partir du 25 mars 2011

Durée : 3 h 15, avec entracte

De 10 € à 150 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher