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12 octobre 2014 7 12 /10 /octobre /2014 16:42

Difficile de s’émouvoir…


Par Corinne François-Denève

Les Trois Coups.com


« Moi » et « Lui » s’aiment, puis se quittent. Sans cesser de se parler. De beaux « tableaux » de la vie conjugale, glacés comme un cœur en hiver.

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« Rien de moi » | © Élisabeth Carecchio

Il est un peu veule, ou alors simplement plus jeune. Elle est plus mûre, plus dense, plus ergoteuse, plus raisonneuse aussi. Ils parlent sans cesse. Dans l’appartement grand et blanc, leurs voix résonnent quand ils racontent leur rencontre, dans un bar, leurs « débuts », leurs étreintes. Un intertitre nous a indiqué que c’était l’été. Viendra l’hiver. La table, qu’ils avaient évoquée, se sera entre-temps matérialisée. Plus tard, ce sera le canapé, commandé et livré, nous a-t-on dit. « Nous disons quelque chose et ensuite nous le faisons. »

« Moi » et « Lui » aussi se livrent. « Dis-je », « dis-tu » : les incises scandent les confessions des deux protagonistes, qui ressassent l’importance de la parole, au théâtre, ou dans la comédie humaine. Les personnages parlent d’amour, de quand ils font l’amour. Mais il n’y a que des mots, peu de gestes, ici réduits au minimum. Il y a encore moins de décors, sublimés dans la puissance du seul dire.

Mais, d’ailleurs, ces deux êtres s’écoutent-ils vraiment ? Ou déroulent-ils des bribes d’une sous-conversation à la Sarraute, qui échouent toujours à toucher l’autre, de même que ce que l’on veut révéler, finalement, échoue immanquablement à exprimer les sentiments que l’on ressent, comme l’affirme « Moi » à un moment de la pièce ? À quel instant ces corps s’incarnent-ils, perdus dans le vide immense de leur appartement, ou de leur solitude à deux ?

« Une joie, et une souffrance »

Il y a quelque chose de Truffaut chez Arne Lygre. Non pas une « joie et une souffrance », comme chez le cinéaste français, mais, pour reprendre les termes du dramaturge norvégien, une « joie » et une « tension ». « Moi » semble être en quête d’absolu. C’est une « Adèle H. » des fjords, qui poursuivra son amour, même et surtout s’il ne l’aime plus. C’est une Norvégienne qui va loin sur la mer, pour mettre à distance le continent, ou du contingent. Romanesque, romantique, fatale et philosophique, la chronique amoureuse de Lygre va aussi sonder les culpabilités enfouies au creux de chacun.

La mère de « Lui » est en visite. Elle se demande ce qui la lie à ce fils, qui lui est si étranger. Puis arrive la mère de « Moi ». Elle s’émerveille de ce que sa fille s’en sorte si bien, tellement mieux qu’elle. Surgit la petite fille de « Moi », puis son fils. Tous ces fantômes sont incarnés par la même actrice, Luce Mouchel. Quand la mer se retire, à la fin de la pièce, reste le souvenir de ses gracieuses apparitions.

Le texte d’Arne Lygre, tout à tour cru et analytique, s’encadre dans une boîte blanche ou un tableau noir. Difficile d’y entrer, parfois, comme dans l’intimité d’un couple, sans doute. Difficile de s’émouvoir, aussi, de la rupture de ces deux corps qui se sont parlé sans jamais se toucher, voire nous toucher. Là n’est peut-être pas le propos de Braunschweig, qui préfère donner à voir, ou plutôt à entendre, çà et là, les épiphanies fulgurantes de Lygre : une voiture qui fonce dans la nuit à contresens, une petite fille qui franchit une ligne, un petit garçon qui s’obstine, une femme qui meurt enfin d’amour. 

Corinne François-Denève


Lire aussi « Maman et moi et les hommes », d’Arne Lygre (critique), Off d’Avignon 2011, caserne des Pompiers à Avignon

Lire aussi « Je disparais », d’Arne Lygre (critique), Théâtre national de la Colline à Paris


Rien de moi, d’Arne Lygre

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig

Avec : Luce Mouchel, Chloé Réjon, Manuel Vallade, Jean-Philippe Vidal

La Colline (Petit Théâtre) • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

01 44 62 52 52

http://www.colline.fr/fr/spectacle/rien-de-moi

Du mercredi au samedi à 21 heures, le mardi à 19 heures et le dimanche à 16 heures, jusqu’au 21 novembre 2014

Durée : 1 h 30

De 9 € à 29 €

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Publié par Les Trois Coups - dans Île-de-France | 2014-2015
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