Mercredi 14 avril 2010 3 14 /04 /Avr /2010 00:31

Richard for ever

 

En 2000, Claus Peymann avait inauguré son arrivée à la direction du Berliner Ensemble avec un « Richard II » traduit par Thomas Brasch. Cette mise en scène du chef-d’œuvre élisabethain est aujourd’hui présentée au Théâtre de la Ville par la troupe légendaire, quelques jours après la reprise du grandiose « Opéra de quat’ sous ». Incontournable !

 

Un roi qui n’est pas à la hauteur de sa fonction, qui perçoit le contraste entre le caractère sacré de sa personne et sa condition d’homme, et qui en outre, s’installe de façon morbide, dans sa déchéance : voilà un politicien d’une extraordinaire modernité ! C’est pour mettre en lumière la tragédie – très actuelle – de l’individu derrière le roi que Claus Peymann a choisi de monter Richard II.

 

Écrit en 1597, ce premier volet de la seconde tétralogie de Skakespeare évoque la trahison puis l’assassinat de Richard par ses hobereaux, et l’usurpation de sa couronne par son cousin Bolingbroke (futur Henri IV). Ce régicide inexpiable entraînera un siècle de guerres civiles en Angleterre, mais il sera « purgé » par Henri IV et permettra finalement l’accession du roi presque parfait (Henri VII, l’ancêtre d’Élisabeth).

 

Les « drames historiques » de Shakespeare, dont l’action se situe entre 1199 (avènement du Plantagenêt Jean sans Terre) et 1547 (mort de Henri VIII, second fils du premier des Tudor), s’inspirent du schéma médiéval de la chute des rois anglais que l’on trouve dans des sources historiques. Ces fresques sont également pétries de questions de morale politique de la Renaissance (Machiavel a déjà écrit le Prince). Car ce qui intéresse essentiellement le poète, et reste intemporel, c’est l’attitude de l’individu face au pouvoir.

 

La mise en scène de Peymann vient justement éclairer la figure du roi Richard, dépouillé peu à peu de sa majesté et résigné. Déjà, la traduction du romancier et dramaturge Thomas Brasch (décédé en 2001) resserre l’action autour de sa chute. Des scènes sont coupées ou interverties, le rythme est accéléré et le rôle du traître York est amplifié. Ainsi, la pièce s’ouvre-t-elle sur un dialogue entre la duchesse de Gloucester (dont le mari vient d’être assassiné) et son beau-frère Gand : on comprend que l’instigateur du meurtre serait Richard… S’ensuit la fameuse scène de duel entre Bolingbroke et le duc de Norfolk, qui aboutit à l’exil forcé des deux adversaires, et la présentation du roi Richard.

 

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« Richard II | © Georg Soulek / Burgtheater

 

Ce dernier est la fois viril et efféminé, fou et lucide (il agit comme un ancien roi médiéval « oint par le Seigneur », seulement capable d’arbitrer les tournois ou duels judiciaires, mais néanmoins conscient de l’hypocrisie de ses sujets). Il est aussi injuste et incapable d’agir comme il le devrait (il punit durement le duc de Norfolk qui est son complice dans le meurtre de Gloucester). Les épisodes suivants s’enchaînent très vite, comme pour souligner la mécanique implacable qui s’abat sur Richard : Gand meurt, ses biens sont confisqués pour des raisons politiques (faire la guerre aux Irlandais) ; Bolingbroke, dépossédé de l’héritage de son père, se rebelle, et rallie presque tout l’entourage du roi à sa cause. C’est d’ailleurs le régent York qui commet le régicide. Les dernières scènes soulignent l’inclination mélancolique de Richard vers un fatalisme résigné.

 

Outre ces changements dramaturgiques, la scénographie, les lumières et les costumes, révèlent le drame humain qu’endure Richard. Le décor géométrique en noir et blanc du début (qui ressemble à un grand échiquier avec ses pions de deux couleurs et son roi engoncé dans son habit) se trouve peu à peu bordélisé, démonté, sali, ensanglanté, presque enterré – à l’image de Richard, de plus en plus souillé. La tombée de la pluie sur scène, déluge symbolique, marque le début de la déchéance du roi, tout autant que sa purification (car le désespoir le grandit).

 

En outre, l’eau efface le maquillage expressionniste qui masque son visage. Les mêmes éléments de décor noir et blanc sont utilisés pour la scène burlesque qui suit : deux jardiniers dans un enclos arrosent des arbustes en fleurs, et en passant, quelques spectateurs, tout en commentant la destitution du mauvais roi jardinier, tandis que le jardin (allégorie de l’Angleterre) est inondé de boue. Plus tard, Bolingbroke, qui fait exécuter les derniers rebelles, tâche de laver les murs de son palais souillés par ces mots, tracés avec de la terre ou de la merde : « Richard for ever »…

 

Les comédiens, grimés de poudre blanche et de cernes noirs, déploient un jeu d’une infinie richesse. Michael Maertens incarne de façon rare l’ambiguïté de Richard, son mélange de grotesque et de sublime, la dramatisation de son anéantissement, sa capacité à ironiser sur sa propre dualité, son délire verbal lucide et pathétique qui triomphe de Bolingbroke (interprété avec énergie et dérision par l’excellent Veit Schubert). Richard est vraiment joué comme le précurseur d’Hamlet – héros écartelé des plus modernes. En somme, voilà une mise en scène très shakespearienne : elle brise l’unité de ton, introduit le comique, distille une poésie raffinée et crue, à la fois lyrique et contemporaine… Bref, elle exalte la grandeur, la hauteur et la modernité folle du texte. Du grand spectacle. 

 

Lorène de Bonnay

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com 


Richard II, de William Shakespeare

Berliner Ensemble • Theater am Schiffbauerdamm • Bertolt-Brecht-Platz • 110117 Berlin

030 - 284 08 155

theaterkasse@berliner-ensemble.de

www.berliner-ensemble.de

Mise en scène : Claus Peymann

Traduction allemande : Thomas Brasch

Assistants à la mise en scène : Tania Weidner, Michaël Götz

Avec : Maria Happel, Martin Seifert, Veit Schubert, Michael Maertens, Dorothée Hartinger, Michael Rothmann, Markus Meyer, Hans Dieter Knebel, Alexander Doering, Boris Jacoby, Manfred Karge, Klaus Pohl

Costumes : Marie-Elena Amos

Décor : Achim Freyer

Conseil dramaturgique : Jutta Ferbers

Théâtre de la Ville • 2, place du Chatelet • 75004 Paris

Réservations : 01 42 74 22 77

Du 8 au 10 avril 2010 à 20 h 30, dimanche à 15 heures

Durée : 3 heures

30 € | 24 € | 23 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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