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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Rhinocérite capitaliste globalisée
Alain Timar monte en son Théâtre des Halles un exemplaire « Rhinocéros », en coréen surtitré. Mise en scène au cordeau et comédiens impeccables : pas une corne qui dépasse pour ce « Rhinocéros » à l’ère du zoo capitaliste mondialisé.
« L’humanisme est périmé. » L’aphorisme d’Ionesco est proféré par Béranger, le seul résistant à l’uniformisation (rhinocérite) qui touche progressivement tous les protagonistes de Rhinocéros. Alain Timar en a fait une clé d’interprétation de la pièce du dramaturge roumain. Dans son Rhinocéros, nulle bête cornue, nulle transformation animalière. La rhinocérite passait en 1958, à la parution de la pièce, notamment pour une métaphore des fascismes ou de l’embrigadement totalitaire. L’atrocité avait alors un visage. L’humanisme venait de périmer. Aujourd’hui, le mal est diffus, viral : c’est le monde de l’économie de marché, dirigé par les multinationales du village global. Chacun l’a intégré dans ses habitudes de consommation, d’autant plus perverse qu’elle se présente comme un progrès, dont nous sommes les acteurs et les victimes.
Alain Timar souligne cette banalité d’un mal invisible par le refus de toute métamorphose physique (exit les rhinos en carton-pâte), dans une mise en scène sans un pli. En tailleur et costard gris pourri, cravates pour tous, assis sur des cubes blancs entre des cloisons blanches, pris dans une lumière claire au néon, les employés d’une grosse entreprise pianotent en cœur sur leur ordinateur. Le mouton noir de cet univers sans histoires, Béranger, débarque… avec retard, évidemment, encore imbibé d’alcool, débraillé et, last but not least : sans cravate. « Dernier homme », il le restera jusqu’au bout, sans « capituler ». Béranger dérange le système, la logique, l’idéologie. Béranger porte l’espoir.
« Rhinocéros » | © Manuel Pascual
Le jeu à l’unisson des excellents comédiens de Séoul, parfaitement maîtrisé, chorégraphié sur une musique interprétée en direct par le percussionniste Young Suk-choi, manifeste l’abandon de toute personnalité, la menace des conformismes, la défaite de l’homme, dont Béranger le marginal incarne le seul rescapé. L’élégante scénographie d’Alain Timar renforce l’idée que le mal est interne à chacun et « global ». Les panneaux à roulettes, paravents blancs au recto, miroirs au verso, signifient : d’une part, uniformité sans aspérités, et, de l’autre, regarde-toi, toi et ton conformisme. Ces miroirs impliquent par ailleurs une relation avec le public, qui se retrouve face à lui-même lorsque les panneaux, joints les uns aux autres, forment un mur réfléchissant. Les spectateurs se trouvent ainsi pris à partie dans la réflexion, au propre comme au figuré. Et Béranger d’ajouter alors, inquiet : « Ce n’est tout de même pas si vilain que cela un homme ? ».
À l’élégance s’ajoute l’intelligence, puisque Timar a monté ce Rhinocéros en partenariat avec le Séoul Performing Arts Festival – l’un des festivals les plus importants en Corée, qui se tient chaque automne – et le fait jouer en coréen. La pièce en effet a à voir avec l’étranger, non seulement thématiquement mais aussi historiquement, puisqu’elle a d’abord été montée en allemand à Düsseldorf. Le filtre de la langue, celle notamment de cette puissance capitaliste grandissante qu’est la Corée, encore marquée par une vie sociale hiérarchisée, aux comportements fortement réglés, ce filtre oblige en outre à un décentrement du regard occidental. Il manifeste la dimension planétaire du mal mis en question : le consumérisme comme unique mode d’être-au-monde.
« Un homme qui devient rhinocéros, c’est indiscutablement anormal », note Béranger. Le maître de l’absurde (Ionesco préférait d’ailleurs le terme insolite à absurde, plus apte à rendre compte de l’émerveillement et de l’effroi né d’un jeu dramatique sur un texte burlesque ; d’un jeu burlesque sur un texte dramatique) explique que cette assertion pleine de bon sens paraît aberrante dans le monde blanc de l’uniformité rhinocérotidaéenne. Car « penser contre son temps, c’est de l’héroïsme. Mais le dire c’est de la folie », affirme-t-il dans Tueur sans gage. Alain Timar et les dix comédiens de la troupe seraient donc fous ? Soit. Mais leur folie est belle et salutaire. ¶
Cédric Enjalbert
Les Trois Coups
Rhinocéros, d’Eugène Ionesco
Création Avignon et Séoul 2010
Mise en scène et scénographie : Alain Timar
Avec : Kyu Ha-choi, Choon Sung-ji, Ha Jun-kim, Ji Hyun-lee, So Young-lim, Du Young-ma, Joon Park, Sun Hee-park, Hye Ran-yeom
Régie générale, création lumière et son : Hugues Le Chevrel
Musicien : Young Suk-choi
Costume et maquillages : Dong Sook-lee
Théâtre des Halles • rue du Roi-René • 84000 Avignon
Du 8 au 29 juillet 2010, à 11 heures
Réservations : 04 32 76 24 51
Durée : 1 h 45
Prix des places : 22 € | 15 €
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