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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 23:25

Pierre Henry, la musique d’une vie


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Évènement musical en ce dimanche : dans le cadre du cycle « Hommage à l’âge », Pierre Henry, quatre-vingt-un ans, le pape de la musique concrète, s’empare de l’espace magique des Bouffes du Nord pour un concert unique en forme de rétrospective. Devant un public de connaisseurs, plus de trois heures de musique pour retracer le parcours exemplaire d’un des créateurs les plus originaux et les plus novateurs de notre temps. Un concert très émouvant, qui a ravi les fans et conquis le quasi-néophyte que je suis.

Depuis les années quatre-vingt-dix, Pierre Henry multiplie les « concerts de proximité », n’hésitant pas à ouvrir les portes de son domicile du douzième arrondissement pour des « concerts à la maison » qui placent l’auditeur au cœur du processus de création. Ce fut encore une fois le cas l’été dernier, où le public était amené à redécouvrir Dieu, une œuvre de 1977, tout en partageant l’intimité de l’artiste. Le concert organisé aux Bouffes du Nord, s’il paraît plus classique dans sa forme, n’est en réalité pas moins ambitieux et fascinant. Au programme : dix pièces, sans respect de la chronologie, qui font voyager les auditeurs à travers soixante années de création musicale, depuis les premiers travaux en collaboration avec Maurice Béjart jusqu’aux œuvres les plus récentes.

La musique concrète a un aspect artisanal : le compositeur est d’abord l’auteur des sons avant d’être celui de l’œuvre elle-même. C’est pourquoi les œuvres présentées, quoique enregistrées, impliquent la présence de l’artiste. Celui-ci, penché sur sa table de mixage, dos au public, caresse ses potentiomètres avec des gestes lents et sûrs. La musique a également besoin d’espace. De même que chez Stockhausen, autre grand nom de la musique électroacoustique, la projection et la spatialisation du son constituent une dimension essentielle du travail de Pierre Henry. Une forêt d’enceintes a ainsi investi le plateau des Bouffes du Nord : une cinquantaine au total, de toutes les tailles, disposées de manière à faire percevoir le son dans toute son ampleur, dans des conditions d’écoute optimales.

Faciès (1960), la première œuvre proposée, est une musique de film pour le sculpteur Claude Viseux, composée directement sur bande magnétique dans une salle de montage de cinéma. Pas de partition chez Pierre Henry, qui sculpte les sons comme le plasticien la matière. Avec ses entrechoquements et ses chuintements, l’œuvre installe une ambiance grinçante et inconfortable. Le second morceau, Pressentiment, créé en mars 2008 à la Cité de la musique, est tout en balancements rythmiques et en dissonances. Un savant crescendo immerge l’auditeur dans des vagues sonores de plus en plus denses, et lui permet de mesurer l’extrême sophistication de cette musique.

Suivent les deux pièces majeures de cette première partie de concert : Duo (2003) et Pierres réfléchies (1982). La première, présentée comme un dialogue entre sons de piano et sons Larsen, réaffirme l’abolition de la frontière entre sons et bruits. D’abord dérouté par les stridences, l’auditeur est ensuite guidé pas à pas à travers un incroyable enchevêtrement de sons, et suit avec délice le jeu des variations, des combinaisons, des superpositions. Les enceintes latérales, sur pieds, dialoguent comme d’étranges échassiers pour faire entendre une paradoxale et magnifique polyphonie. Un moment rare.

Pierres réfléchies, pièce ambitieuse en huit mouvements, est inspirée d’un poème de Roger Caillois. Œuvre d’une grande complexité, qui mériterait plusieurs écoutes, elle explore, au même titre que les autres, tous les possibles du son : durée, hauteur et texture. Prisme (1973), direct et efficace, clôt la première partie du concert. Ses vibrations trépidantes transpercent l’auditeur jusqu’à la limite du soutenable, et témoignent de l’influence qu’a eue Pierre Henry sur une certaine musique pop, en particulier Pink Floyd.

Pierre Henry | © Hakim Douliba

Dans la seconde partie, l’accent est mis sur la collaboration entre Pierre Henry et Maurice Béjart, à travers trois pièces datant de la fin des années cinquante et du début des années soixante. La seconde, Haut-voltage (1956), s’impose comme une œuvre magistrale et fondatrice. Le compositeur y fait entendre l’incroyable richesse de sa palette sonore, et y affirme son génie de l’expérimentation en démontrant comment la technologie permet de renouveler les techniques de composition (notamment à travers le traitement de la voix humaine). Un retour aux sources de la musique électronique, à des années-lumière de son actuelle banalisation festive.

Un effet de saturation bien compréhensible m’a sans doute empêché d’apprécier à sa juste valeur la création Six cent soixante-six, nouvelle fresque d’après l’Apocalypse de Jean (1968). Le concert s’achève par le bref mais célèbre Rock électronique (1963), final de la Reine verte de Maurice Béjart.

Pour parodier une formule célèbre, les instants qui suivent la musique de Pierre Henry sont encore du Pierre Henry. Lorsque le compositeur vient saluer au milieu de ses enceintes, l’émotion gagne une audience pourtant clairsemée du fait de l’horaire tardif pour un dimanche. On ne peut que constater une nouvelle fois avec regret cette relative désaffection du public français pour la musique contemporaine, même lorsqu’il s’agit d’un évènement aussi exceptionnel. Pierre Henry est encore trop moderne pour beaucoup d’oreilles. Cette Rétrospective secrète, panorama subtilement conçu, aura eu pour principal mérite de nous rappeler le dialogue ininterrompu que le compositeur a entretenu toute sa vie avec les autres arts : danse, poésie ou arts plastiques. Ajoutons pour terminer que toutes les œuvres de Pierre Henry sont en cours de numérisation sous l’égide de la B.N.F., afin d’assurer leur pérennité dans le patrimoine musical français. 

Fabrice Chêne


Rétrospective secrète, composée et réalisée par Pierre Henry

Direction sonore : Pierre Henry

Assistante musicale : Bernadette Mangin

Ingénieur du son : Étienne Bultingaire

Assistant son : Pierre Lefèvre

Coordination : Isabelle Warnier

Réalisation et sonorisation : studio de création SON/RE

Photos : © Anne Selders et Hakim Douliba

Théâtre des Bouffes-du-Nord • 37 bis, boulevard de la Chapelle • 75010 Paris

Métro : La Chapelle

Réservations : 01 46 07 34 50

www.bouffesdunord.com

Dimanche 11 octobre 2009 à 17 h 30

Durée : 4 h 30 avec entracte

22 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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