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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 18:01

Lorsque les arts se rencontrent


Par Diane Launay

Les Trois Coups.com


Avec « Requiem pour Camille Claudel » et « les Cahiers de Nijinski », deux monologues proposés judicieusement en diptyque, la compagnie Jean‑Séraphin interroge le champ d’action du théâtre aujourd’hui. Une belle perspective à la croisée des arts…

nijinski-300 dr Le diptyque s’ouvre avec Requiem pour Camille Claudel, porté par la comédienne Sarah Darnaud. Sur le plateau nu, dépouillé, celle‑ci s’empare du texte tiré du célèbre roman Une femme, Camille Claudel, paru en 1982. L’adaptation pour la scène a été réalisée par la romancière elle‑même, Anne Delbée, dont l’œuvre littéraire a été essentielle quant à la reconnaissance et à la notoriété de Camille Claudel. Un touchant dialogue entre les arts, où le roman initie à la sculpture… Les mots d’Anne Delbée permettent de saisir le sens, l’importance et la beauté d’un art trop souvent perçu comme purement esthétique, un art de décoration de cathédrales dans le meilleur des cas, de ronds‑points dans le pire ! La littérature peut être un moyen d’accès aux autres arts. Proust en a fait la démonstration dans À la recherche du temps perdu : théâtre, peinture, musique, n’y sont pas de simples objets de divertissement. Les arts y sont le lieu d’une exploration active des mystères de l’âme et du corps, des méandres du désir, de la nature opaque de l’intériorité humaine.

Cette exploration, la sculpture de Camille Claudel y invite avec force, car elle est charnelle, agitée de mouvements contradictoires, qui semblent animer ses personnages. Elle déclenche un choc sensoriel qui dépasse la dimension esthétique. Elle touche, chez celui qui regarde, quelque chose de physique, de sensible, d’impatient, qui donne d’irrépressibles envies de courir, de danser, d’embrasser… L’écriture poétique de la romancière sublime le travail de la sculptrice, et la comédienne en retransmet le rythme, l’exigence et l’incandescence. L’actrice est ici narratrice et n’incarne pas le personnage de Camille Claudel. Une distanciation qui peut laisser au spectateur un léger sentiment de regret, frustré du personnage sulfureux, sensuel, colérique, fascinant de Camille. Sarah Darnaud reste‑t‑elle peut‑être un peu trop polie, un peu trop lisse ? Elle apparaît presque, grâce à un dispositif vidéo, comme une sculpture de Camille qui se serait mise à raconter la vie de sa créatrice. Le corps nerveux, à la plastique ciselée de Sarah Darnaud pourrait être celui d’une danseuse de ballet saisi par Camille. Un bel hommage… sobre et loin des clichés romantiques.

L’écriture de Nijinski brûlante, lumineuse et inquiétante

Le mouvement est à l’œuvre dans la sculpture de Camille Claudel, et il est au cœur de la vie du danseur Vaslav Nijinski qui occupe le deuxième volet du diptyque. Théâtre, littérature, sculpture et danse ne cessent donc de s’interroger en miroir… Les Cahiers de Nijinski ont été rédigés de manière fulgurante en l’espace de six semaines seulement, au terme desquelles le danseur prodige, à vingt‑neuf ans et au sommet d’une carrière mondiale, bascule dans la folie. Un danseur écrivain ? Contre toute attente, l’écriture de Nijinski est assurément brûlante, lumineuse et inquiétante comme celle d’Artaud dans l’Ombilic des limbes. Elle est aussi laborieuse, éreintante, car Nijinski, aux prises avec sa folie, se débat dans un ressassement d’où finissent par jaillir de sublimes et surprenants chemins. Quel plaisir de le suivre sur les routes enneigées où les étoiles et les arbres parlent ! Quel plaisir de suivre ses conférences à l’absurdité dadaïste sur les stylos à plume bouchés, considérés comme preuves de la nouvelle conspiration capitaliste mondiale…

Il y a du Dostoïevski chez Nijinski, la ferveur, la naïveté et la violence d’un Raskolnikov ou d’un frère Karamazov. Comment expliquer que le danseur Nijinski fasse preuve, à travers cette écriture douloureuse, véritable chemin de croix, d’un tel talent poétique ? Comment devient‑on écrivain en six semaines ? De quoi remettre en question la définition du talent et du génie. Et si c’était la ferveur le plus important ? Et si c’était la révélation de son propre destin qui faisait l’artiste ? « Je suis Dieu », « je suis un tremblement de terre », écrit Nijinski. Reynald Rivart incarne cet être à vif, comme il se doit, avec ferveur… C’est émouvant, fascinant, drôle. L’acteur sculpte un personnage dense, léger et aérien. Et l’on en revient à Camille Claudel, et à la manière dont l’acteur, dans son travail, se sert de sa propre matière physique et verbale pour produire un nouvel être de chair et d’esprit. Un véritable acte de création, et pas seulement d’interprétation.

Toutes les passions créatrices

Pour ce diptyque, le metteur en scène Alain Piallat a choisi un plateau nu, une simple boîte noire au centre duquel se place l’acteur. On pourrait regretter l’absence de décors, de matières, de couleurs ? Un certain minimalisme ? Ce serait négliger le fait que l’espace scénique est ici une chambre d’écho où sont convoquées toutes les passions créatrices. Elles y résonnent de leur force. Chaque forme d’art ne contient‑elle pas toutes les autres ? C’est la question que l’on peut se poser à la vue de ce diptyque. Le théâtre peut contenir la littérature, la sculpture, la danse, la poésie, la peinture. La littérature peut introduire la sculpture qui peut contenir la danse qui peut contenir la poésie. Et ainsi de suite… Au final, un infini de possibilités d’embrasser la vie… Avec ferveur, de préférence. 

Diane Launay


Requiem pour Camille Claudel, d’Anne Delbée et les Cahiers de Nijinski, de Vaslav Nijinski

Compagnie Jean-Séraphin • 44, avenue de Grande‑Bretagne • appartement 4 • 31300 Toulouse

09 50 50 86 52

06 74 42 88 00

Courriel : jean.seraphin@gmail.com

Mise en scène : Alain Piallat

Avec : Sarah Darnaud, Reynald Rivart

Création lumière : Arnô Veyrat

Photo : D.R.

Théâtre du Grand-Rond • 23, rue des Potiers • 31000 Toulouse

Site du théâtre : http://www.grand-rond.org

Courriel de réservation : contact@grand-rond.org

Réservations : 05 61 62 14 85

Du 2 au 6 octobre 2012 à 21 heures

Durée : 1 h 45

12 € | 10 € | 8 € | 6 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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