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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 13:02

 En direct du Festival et du Off d’Avignon 2012

 

La reconquête du temps


Par Fatima Miloudi

Les Trois Coups.com


Le plasticien et metteur en scène sud‑africain William Kentridge fait une escale remarquable au Festival d’Avignon avec « Refuse the Hour » (« la Négation du temps »). Spectacle hybride gouverné par une douce folie.

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« la Négation du temps »

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

William Kentridge combat allègrement tous les diktats du temps, en penseur et en poète. Par refus de la fatalité, de l’impossible retour en arrière pour défaire les actions irrémédiables, l’art est l’occasion de faire aller à rebours la page du temps. Il nous faut le comprendre avant même la pièce. Refus du temps des horloges, déjà, dans ce qui précède le spectacle, où l’attente n’est plus celle du regard porté sur les montres par des spectateurs impatients. C’est celle des musiciens, danseurs, chanteuses qui attendent tranquillement que tout ce beau monde trouve sa place, mettent au point un dernier trait, un dernier mouvement, cherchent le la. Refus des conventions imposées par le temps : c’est dit. Et puis, tout là haut, dans les cintres, ce n’est pas le martèlement d’une horloge qui attire, mais des percussions suspendues, fonctionnant de façon autonome. C’est un autre temps qui voudrait commander : celui de la musique.

Donner tort à l’inéluctable, choisir l’énergie de vie contre la puissance de pétrification du temps. William Kentridge pense le temps à l’aune de son histoire individuelle et de celle de son pays. Quand, à l’âge de huit ans, son père lui raconte l’histoire de Persée et la prophétie concernant le meurtre de son grand‑père qu’il n’a pas pu éviter, la question du temps et de la succession des accidents fortuits le marque définitivement. Par ailleurs, il affirme que le colonialisme du dix‑neuvième siècle a imposé une façon hégémonique de vivre dans le monde, au moyen de la gestion du temps dans deux avancées scientifiques spécifiques, celle du système de soufflerie permettant la synchronisation des horloges ferroviaires ou celle relative à la domination du méridien de Greenwich. C’est d’une tutelle des esprits et des peuples qu’il s’agit. Il faut donc libérer le temps et jouer avec lui. Voilà la leçon de l’artiste. C’est par l’art de l’image animée qu’il redonne de la magie à la vie et condamne le définitif. Comme toujours, à la manière de son œuvre plastique, le fini n’est jamais terminé et les petits papiers déchirés peuvent redevenir dessins.

Vivre sous le soleil

Refuser le temps, jouer avec lui, c’est permettre au peuple sud‑africain de combattre les oppresseurs et leur façon de voir, univoque. Alors, Kentridge s’amuse follement, préférant la candeur au sérieux. Même si, en tant que narrateur, son discours demande une attention soutenue, le spectacle joue du mélange, du bric‑à‑brac, du burlesque. Tout se fait et se défait, car c’est là que tout réside. Non pas la parole ou le geste, définitifs et fixes, mais la répétition, la variation et la subtile dérive. De même, tout un arsenal de machines ou d’instruments vient sur scène, à l’image d’un joyeux bazar, saper l’idée de la toute‑puissance du temps occidental : les trois métronomes géants qui imposent le tempo au musicien à la guitare électrique bricolée à l’aide d’un bidon, la roue montée sur trépied avec un porte‑voix devenant caméra ou œil observateur, le sémaphore transformé en objet dansant, l’harmonium indien et son système de soufflerie rappelant l’horloge‑mère, invention du dix‑neuvième, etc.

Donner un aspect de désordre sur le plateau, c’est aussi un acte politique. Si l’on trouve une certaine continuité dans le discours, l’effervescence visuelle et auditive vient jouer en contrepoint. Si la pensée est métaphysique et scientifique, l’art la transforme en poésie jubilatoire. Ça va dans tous les sens, et c’est proprement magique. Tout surprend constamment, et l’on retrouve son cœur d’enfant. À cet égard, les films d’antan, à la Méliès, et leur tonalité burlesque sont tout un art poétique qui ne cesse de répéter que pour rendre la vie gaie, pour être heureux, pour vivre sous le soleil, il faut ôter au temps son caractère irrémédiable.

Performance, installation, films d’animation, comédie musicale… Voilà une œuvre hybride où tout participe au questionnement sur le temps et à la création d’une atmosphère poétique et burlesque, parfois même fantastique. En particulier, dans ce dialogue des deux voix séraphines et de cette Ève future à la voix qui émet d’étranges sonorités, voix mécanisée se perdant dans un non‑sens, dans un souffle. C’est sur une atmosphère de bonheur, sur la victoire de la musique – du vent dans le bandonéon – que se clôt le spectacle. Pour finir, la vie a pris le pas sur le temps. 

Fatima Miloudi


Refuse the Hour (la Négation du temps),
de William Kentridge

Spectacle en anglais surtitré en français

Conception et livret : William Kentridge

Avec : Joanna Dudley, William Kentridge, Dada Masilo, Donatienne Michel‑Dansac, Thato Motlhaolwa, Bahm Ntabeni

Musiciens : Waldo Alexander, Adam Howard, Tlale Makhene, Philip Miller, Vincenzo Pasquariello, Dan Selsick, Thobeka Thukane

Musique et coorchestration : Philip Miller

Chorégraphie : Dada Masilo

Édition et construction vidéo : Catherine Meyburgh

Dramaturgie : Peter Galison

Scénographie : Sabine Theunissen

Direction des acteurs : Luc De Wit

Costumes : Greta Goiris

Création des machines : Christophe Wolmarans, Louis Olivier, Jonas Lundquist

Conception lumière : Urs Schoenebaum

Direction musicale et coorchestration : Adam Howard

Direction technique : John Carroll

Assistanat technique : Charles Picard

Ingénieur son : Gavan Eckhart

Assistanat à la conception des lumières : John Torres

Opérateur vidéo et lumière : Kim Gunning

Assistant opérateur vidéo : Boris Theunissen

Assistant édition vidéo : Snezana Marovic

Traduction surtitrage : Isabelle Famchon

Production : Caroline Naphegyi, assitée de Magdaléna Lataillade, Olivier Sautereau

Production : Tomorrowland

Coproduction : Festival d’Avignon, Holland Festival (Amsterdam), Roma Europa Festival et Teatro Di Roma (Naples‑Milan), Onassis Cultural Center (Athènes)

Opéra-Théâtre d’Avignon

Billetterie cloître Saint-Louis • 20, rue du Portail‑Boquier • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

www.festival-avignon.com/

7, 8, 9, 11, 12 juillet 2012 à 17 heures, 13 juillet 2012 à 15 heures

Durée : 1 h 25

36 € | 29 € | 17 € | 16 € | 14 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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