Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 février 2014 6 08 /02 /février /2014 18:32

« Dis-toi qu’à chaque instant l’invention est ta destinée » (1)


Par Laura Plas

Les Trois Coups.com


Lazare persiste et signe avec l’ultime volet de son triptyque : « Rabah Robert ». Volent en éclats la langue, la fable, les personnages. Un spectacle énergique, poétique et déconcertant sur les trous de l’histoire dans les rapports entre la France et l’Algérie. Radical.

rabah-robert-615 christian-berthelot

« Rabah Robert. Touche ailleurs que tu es né »

© Christian Berthelot

Rabah Robert : c’est le nom du père. Un nom en fausse symétrie, comme en miroir. Une partie franchouillarde rime avec « camembert » (2), l’autre rappelle l’Algérie. Obscure, mystérieuse, elle appelle de l’autre côté du miroir, vers le songe. Bien sûr, le père rodait déjà dans les pièces précédentes (père d’Ouria, massacré à Sétif ou Guelma, père absent de l’enfance de Libellule et de sa sœur) comme le fantôme de Hamlet père. Mais dans Passé je ne sais où et Au pied du mur sans porte, c’est la voix de la mère qu’on entendait surtout, la poésie de sa langue fracassée. Dans ce troisième volet, le père débarque sur scène dans le monde des vivants.

On pourrait même dire que les personnages n’existent plus que dans la relation à ce père. Chacun a sa vision de l’absent : père militant du F.L.N. un peu gangster, père aux costumes italiens et père très beau, par exemple. Il est multiple (Pessoa quand tu nous tiens ?). Et toutes ces visions cohabitent, se chevauchent. En fait, Lazare semble radicaliser un mouvement de rupture, de révolution permanente de la langue et de la scène. C’est ce qui fait que dans son triptyque les parties jouent entre elles sans coïncider. Des êtres sur scène portent par exemple les noms de personnages des volets précédents (la Mère, Libellule), mais n’y sont pas strictement assimilables. Et puis sont-ils même des personnages, eux qui ne se définissent que par ce qu’ils font dans l’instant au plateau ? Hantés par l’histoire noire de la domination coloniale, ils ne suivent pourtant pas le fil de leur histoire. Plus de trame, mais des fragments. Lewis Caroll (ses chapeliers fous, son lapin blanc) et Van Gogh sont les références de ce spectacle.

Des éclats

D’ailleurs, sur scène, on déplace sans cesse des éléments. Tout se compose, se recompose, comme dans le poème des Illuminations de Rimbaud, comme les coups de pinceau sur la toile de Van Gogh. À cet égard, la langue a des fulgurances colorées. On ne comprend plus, on se laisse surprendre. Pas de hiérarchie : mots-valises idiots, et images poétiques coexistent donc. Et la langue fait même des montagnes russes mâtinée qu’elle est de chant. Comment se laisser porter vers le sens ? Les éclats, le jeu sur la mélodie attirent l’attention sur la texture de la langue et non sur le sens. On décroche (mon voisin qui dort), on s’accroche (mon autre voisin penché et enthousiaste), on dérive peut-être ? On formule en tout cas ses propres hypothèses : « Ce serait une critique du règne libéral qui te tond et te colonise la tête. Ce serait l’histoire d’une guerre d’indépendance confisquée. Ce serait une voix venue d’une grotte enfumée par le général Bugeaud, et d’une autre grotte plus lointaine aux signes énigmatiques où se tordent des ombres. Ce serait… ».

Entre-temps, sur scène les acteurs se déchaînent sans compter ; les instruments participent à l’éclosion d’une pensée. Quelle énergie et quel travail de troupe ! Comme dans Au pied du mur sans porte, on regrette l’effacement de la mère, mais il y a les deux splendides sœurs : Bénédicte Le Lamer et Bianca Iannuzi, et Mourad Musset (Libellule) fidèle au poste. Quant à Julien Lacroix, il donne corps aux différentes âmes damnées de Robert Rabah de manière étourdissante.

Le dernier opus de Lazare est donc un maelström passionnant, luxuriant, un peu déroutant. Un poème insolite. 

Laura Plas


(1) Extrait de Rabah Robert.

(2) Écho dans le texte de la pièce…


Rabah Robert, touche ailleurs que tu es né, de Lazare

Texte publié aux éditions des Solitaires intempestifs

Cie Vita nova

Texte et mise en scène : Lazare

Avec : Guillaume Allardi, Anne Baudoux, Benjamin Colin, Bianca Iannuzi, Julien Lacroix, Bénédicte Le Lamer, Mourad Musset, Giuseppe Molino, Yohann Pisiou

Scénographie, costumes, accessoires : Marguerite Bordat

Direction musicale : Benjamin Colin

Lumières : Vincent Gabriel

Chorégraphie et assistanat à la mise en scène : Marion Faure

Conseil artistique : Daniel Migairou

Construction du décor : Olivier Berthel

Aide à la construction du décor : ateliers du Grand T

Théâtre de Gennevilliers • 41, avenue des Grésillons • 92230 Gennevilliers

Réservations : 01 41 32 26 26

Site du théâtre : http://www.theatre2gennevilliers.com

Métro : ligne 13, arrêt Gabriel-Péri, sortie 1, puis suivre les flèches rayées rouges de Daniel Buren

Bus : ligne 54, direction Gabriel-Péri

Du 30 janvier 2014 au 14 février 2014, le 30 janvier, les 4, 6, 11, 13 février à 19 h 30; le 31 janvier, les 1er, 5, 7, 8, 12, 14 et 15 février à 20 h 30, les 2 et 9 février à 15 heures

Durée : 1 h 50

24 € | 15 € | 12 € | 9 €

En tournée :

– 26 et 27 février 2014, Comédie de Valence

– 4 mars 2014, Espaces pluriels, scène conventionnée de Pau

– 12 et 13 mars 2014, Théâtre des 4-Saisons à Gradignan en partenariat avec le T.N.B.A.-Bordeaux

– Du 18 au 20 mars 2014, Le Grand T à Nantes

– 25 mars 2014, La Coupe d’or à Rochefort

– 1er et 2 avril 2014, La Vignette à Montpellier

– 13 et 14 mai 2014, Comédie de Béthune

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher